đŸ–Œïž Le tableau

Trop de bÎté

Motes
7 min ⋅ 27/11/2025

S’il y a bien une chose pour laquelle j’étais hyper excitĂ©e quand je suis montĂ©e sur Paris, c’était bien sĂ»r de dĂ©couvrir la vie Ă©tudiante pleine de joie et de rires avec ses pintes de biĂšre dĂ©gueulasse Ă  trois euros mais qui ont soudainement le goĂ»t d’un nectar divin au bout de la troisiĂšme, mais surtout la possibilitĂ© de voir une infinitĂ© de tableaux. La tonne de musĂ©es Ă  dĂ©couvrir, Ă  arpenter, et toutes ces expositions Ă  portĂ©e de main, qui se renouvellent encore et encore, pour avoir toujours quelque chose Ă  dĂ©couvrir, Ă  aduler, Ă  voir et revoir.

J’en ai longtemps rĂȘvĂ©, cherchant inlassablement des infos sur celles que j’étais sĂ»re de rater mais dont j’essayais de grappiller quelques morceaux pour avoir une impression d’y avoir participĂ© (celle de Tim Burton Ă  la CinĂ©mathĂšque en particulier, snif). Alors une fois sur place, je pense que les musĂ©es et les expos sont devenues une de mes activitĂ©s favorites Ă  faire Ă  Paris, c’est toujours le cas et c’est devenu aussi un moteur pour voyager. Je rĂȘve d’aller Ă  Chicago juste pour voir le musĂ©e des beaux-arts et me tenir devant Nighthawks de Hopper, et celui de Pont-Aven est dans ma bucket list depuis belle lurette.

Je compte plus le nombre de fois que j’ai pleurĂ©, soit parce qu’une Ɠuvre Ă©tait Ă©mouvante, soit parce que j’en revenais pas de la voir de mes yeux, soit juste le fait de me tenir dans un musĂ©e, de pouvoir dĂ©ambuler dans un endroit qui regorge de crĂ©ativitĂ©, de passion, d’histoire, et de se prendre tout ça en pleine figure (j’ai quand mĂȘme techniquement versĂ© ma larme devant un urinoir hein, merci Marcel Duchamp) (j’étais jeune). J’ai l’impression d’ĂȘtre une giga drama queen Ă  rentrer dans une salle, fait un “han” soufflĂ© de choc ou un “ohlalala j’y crois pas”, les yeux rivĂ©s sur un tableau, m’approchant comme hypnotisĂ©, comme s’il n’y avait rien d’autre.

J’adore regarder tellement longtemps un tableau que son sujet disparaĂźt pour laisser entrevoir les coups de peinture, les tracĂ©s, les couleurs disposĂ©es minutieusement sur la toile. La petite touche de blanc dans l’Ɠil pour qu’il brille. Les diffĂ©rents bleus qui se mĂ©langent pour que la mer semble vraiment bouger. Apercevoir aussi les coups de crayon, les restes des esquisses, ou voir que pour certains, c’est un peu comme du coloriage, avec des couleurs qui dĂ©passent ou au contraire un petit espace visible avec les rebords noircis des formes.

Ça m'Ă©meut d’imaginer l’artiste penser et peindre sa toile, les premiĂšres fois que l'Ɠuvre a Ă©tĂ© montrĂ©e, les rĂ©actions des gens, ce qui a pu inspirer l’artiste pour la peindre. Combien de personnes avant moi ont Ă©tĂ© devant ce tableau, combien d’autres l’ont gardĂ© en tĂȘte toute leur vie, pour combien il fera partie de leurs vies, qu’est-ce que les gens se sont racontĂ©s devant, Ă  quoi ça leur a fait penser de leur propre existence.

J’adore la peinture. Je ne suis pas la plus grande connaisseuse de son histoire ou de ses techniques. Je ne la pratique pas (Ă  mon grand dam, quelle tristesse), je ne l’ai pas vraiment Ă©tudiĂ©e non plus, j’ai encore Ă©normĂ©ment de lacunes en la matiĂšre, mais j’en suis presque contente, puisque ça me laisse tout le loisir d’en apprendre toujours plus, de creuser tel ou tel sujet ou spĂ©cificitĂ© pour me laisser bercer par la magie de l’art (type le vorticisme dont j’oublie toujours le nom comme une quiche). Mais au fil des annĂ©es, j'ai rĂ©ussi Ă  esquisser les contours de ce qu’il me plaĂźt dans une toile. Je suis plus sensible aux portraits, forts reflets de leurs temps, aux scĂšnes qui semblent ĂȘtre prises sur le vif, au rĂ©alisme, aux reprĂ©sentations de la vraie vie, de sa douleur et de ses craintes.

Aux toiles qui crient Ă  la modernitĂ©, Ă  l’évolution, Ă  la rĂ©bellion, Ă  la vie, au danger. Qui dĂ©noncent, provoquent, interpellent, forcent Ă  regarder en face, ou Ă  l’opposĂ© offre une pause, un bref interstice d’un havre de paix rĂȘvĂ©, souhaitĂ©, suppliĂ©. Celles dont on a l’impression qu’il Ă©tait plus que vital que de les peindre. Je pense que j’y retrouve mes propres questionnements, envies, rĂ©flexions, souvenirs et craintes dedans. Outre la recherche du beau, il y a la recherche de sens.

Les peintures modernes m’interpellent plus. Impossible de me sortir de la tĂȘte les Ɠuvres de la Nouvelle ObjectivitĂ© en Allemagne. Il y avait dĂ©jĂ  chez moi une appĂ©tence assez forte pour l’art de cette pĂ©riode d’entre deux guerres, mais c’est l’exposition du Centre Pompidou (hĂąte que tu reviennes) qui l’a multipliĂ©. SĂ»rement le mĂ©lange de contexte historique, d’urgence artistique, de violence, d’effervescence, de folie, de dĂ©sespoir, d’excĂšs, et de besoin de renouveau qui en font un courant qui m’intĂ©resse autant. C’est d’entrevoir la fougue, la passion, la peur, l’instant comme tĂ©moin de son temps qui m’anime autant, tĂ©moin de la cruautĂ© et de la dĂ©shumanisation de la guerre et de ses consĂ©quences.

Peut-ĂȘtre qu’aussi, au vu de l’époque, c’est comme une sorte d’avertissement, un miroir tendu vers nous. Regarder le passĂ© droit dans les yeux, avec ses dĂ©fauts, terreurs et rĂȘves, pour ne pas refaire la mĂȘme chose. Peut-ĂȘtre aussi que c’est le sort qui a Ă©tĂ© rĂ©servĂ© aux toiles de ce courant qui me dĂ©chirent : on l’a censurĂ©, dĂ©truit, exposĂ© comme Art DĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, rĂ©duit Ă  une grotesquerie, ses artistes contraints de fuir ou de se cacher. Bon nombre d’Ɠuvres ont Ă©tĂ© volĂ©es, brĂ»lĂ©es, pour des idĂ©ologies sordides. Peut-ĂȘtre que son contexte lui a confĂ©rĂ© une prĂ©ciositĂ©, ou une puissance folle au point que sa subversion continue de vivre, elle (allez bim).

Quand je vais dans un musĂ©e ou une exposition, et que c’est pas simplement rempli de petits vieux qui bloquent le passage et qui font des bruits de bouches horribles en donnant des coups de coude pour se mettre juste devant toi et te bloquer la vue des panneaux explicatifs (je le vis trĂšs bien) (non), je me laisse porter. Alors bien sĂ»r, j’ai envie de tout voir. J’ai envie de pouvoir absorber toute la magnificence des Ɠuvres et de ne pas en rater une miette (j’ai toujours trop la haine quand je m’aperçois dans la boutique du musĂ©e, face aux cartes postales, que y a UN tableau de zinzin que j’ai ratĂ©). Mais certaines toiles juste appellent plus que d'autres.

Et voilĂ  que mon cƓur rate un battement face Ă  telle ou telle Ɠuvre (coucou le portrait d’Anne Boleyn Ă  la National Portrait Gallery de Londres), et que je me prends Ă  ne plus pouvoir dĂ©tourner les yeux jusqu’à ce qu’ils soient bien trop flou pour ne pas me rendre compte que les larmes montent. AprĂšs, je crois que j’ai la larmichette facile dĂšs qu’il s’agit d’art. J’ai pleurĂ© devant un portrait de Sarah Bernhardt, j’ai pleurĂ© devant Le Baiser de Klimt (en mĂȘme temps, que faire d’autre devant un tableau pareil ?), devant les Ɠuvres de Tamara de Lempicka, celles d’Otto Dix, de Bernard Buffet, quand j’ai vu les nanas de Niki de St Phalle, ou l’Olympia et L’évasion de Rochefort de Manet. Et du coup, oui aussi, devant cette foutue Fontaine de Duchamp (qui je le rappelle encore est un urinoir retournĂ©).

Et puis cette semaine, aprĂšs avoir eu un moral plutĂŽt bien pourri, je me suis dit que j’allais essayer de le rĂ©parer en m’emmenant au musĂ©e d’Orsay, voir l’exposition sur Singer Sargent, me changer les idĂ©es. J’avais pu voir quelques-unes de ses Ɠuvres au Tate Britain dont son Carnation, Lily, Lily, Rose qui ne m’avait pas laissĂ© de marbre (la lumiĂšre ! les couleurs ! les dĂ©tails !) et rien que l’idĂ©e de voir Madame X, cette star, pour de vrai, me faisait dĂ©jĂ  frissonner. Je suis toujours un peu Ă©moustillĂ©e de voir un bout d’histoire de l’art, surtout quand celui-lĂ  a fait scandale (j’y peux rien, c’est mon petit cĂŽtĂ© gossip) (vous saviez que Caravage Ă©tait un meurtrier aussi ? So scandalous). 

Je ne m’étais pas spĂ©cialement prĂ©parĂ©e Ă  ĂȘtre autant Ă©merveillĂ©e, et ce dĂšs le dĂ©but. Ça a Ă©tĂ© Ă©moi sur Ă©moi, de ses dessins Ă  ses toiles les plus grandes. La claque de talent. La vitalitĂ©, la prĂ©cision, la lueur que dĂ©gage son trait. On aurait presque l’impression de voir ses toiles de voyages bouger, comme prises sur l’instant, si vivantes, ou Ă  minima elles donnent envie de s’y jeter pour pouvoir saisir de notre corps entier la beautĂ© de ces moments.

Petite mention spĂ©ciale Ă  ma Bretagne natale (eh oui encore) mise en beautĂ© par un tableau absolument magnifique de pĂȘche Ă  Cancale, En route pour la pĂȘche, dont les moindres reflets dans l’eau m’ont fait monter les larmes (lĂ  encore les petits points de peintures qui font tout !), et Ă  son tableau d’orchestre virevoltant, RĂ©pĂ©tition de l'orchestre Pasdeloup au Cirque d'Hiver, fougueux, dansant. J’ai l’impression de voir encore les trompettes se hisser. Et Capri Girl on a Rooftop, qu’on a envie de rejoindre sur les toits pour danser.

Et puis, entre tous ces fabuleux portraits de dames plus belles les unes que les autres dans leurs robes magnifiques, il Ă©tait temps de voir LA Dame. La Joconde du Met pour New York. Qui en plus a vĂ©cu et repose semble-t-il Ă  Saint-Malo (et on fait sonner le binioĂč pour encore faire coucou Ă  la Bretagne) (j’y peux rien c’est pas moi qui dicte les rĂšgles). Je l’ai aperçue au loin et mon cƓur s’est serrĂ©. Si belle, si grande, imposante, charismatique, mystĂ©rieuse et ravageuse, posĂ©e en grĂące sur un grand mur noir, trĂŽnant dans l’immense piĂšce. J’avais beau avoir plein de tableaux Ă  voir avant elle, je ne pouvais faire autrement que de la contempler. Le portrait tout en rouge du Docteur Pozzi, aussi imposant et magnifique soit-il, a fait moins mouche chez moi dĂšs lors que Madame X Ă©tait dans les parages.

Et en m’approchant petit Ă  petit, c’est d’abord le texte explicatif qui m’a eu. Qu’aprĂšs le scandale et sa retouche pour apaiser les foules, le peintre l’a simplement rangĂ© chez lui et ne l’a plus jamais exposĂ© au public avant son rachat par le Met. Et que malgrĂ© tout, c’était pour lui l'Ɠuvre dont il Ă©tait le plus fier. Et je n’ai pas pu faire autrement que de m’imaginer son sourire face Ă  son Ɠuvre, et malgrĂ© les tracas et l’infamie qui a succĂ©dĂ©, il n’a jamais dĂ©mordu que son tableau Ă©tait splendide.

140 ans plus tard, il avait parfaitement raison. VoilĂ  toute une assemblĂ©e qui se rĂ©unit chaque jour, chaque heure, pour la voir, celle qui revient pour la premiĂšre fois Ă  Paris depuis qu’elle a Ă©tĂ© peinte (quand mĂȘme !), qui coupe le souffle et dont on ne peut rien faire d’autre que de l’admirer. Tout, je pense, a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dit. Je suis loin d’ĂȘtre capable de lui faire honneur avec mes piĂštres mots, alors autant simplement faire vivre ce tableau par les yeux et le cƓur

Que dire d’autre que courrez-y ? L’exposition a tellement eu sur moi un bol d’émerveillement et de beautĂ© que j’en suis ressortie guillerette et dans une bulle enchantĂ©e. Mes maux se sont dissipĂ©s, l’angoisse partie pour laisser s’ancrer toutes ces images et couleurs. Je ne peux que vous conseiller d’y aller par vous-mĂȘme et vous laisser porter par la grĂące et l’audace dans toutes ses toiles, et ce mysticisme si particulier qui se dĂ©gage du portrait de Madame X. Et les robes. Ohlala elles sont tellement belles. 

L’art fait du bien. En tout cas, il me fait du bien Ă  moi. Il apaise et fait grandir, et nous remet aussi parfois Ă  notre place. Il y a plus grand que nous, il y a un avant nous, et un aprĂšs nous. Et qu’entre temps, s’il ne nous fait pas questionner le monde de temps Ă  autre, il peut aussi juste nous Ă©vader, jusqu’à concevoir que demain sera mieux. Et puis se poser un temps pour admirer et se rappeler qu’une telle beautĂ© existe, intouchable, Ă  dĂ©vorer seulement des yeux, ça fait toujours plaisir.

L’exposition John Singer Sargent :Éblouir Paris est ouverte jusqu’au 11 janvier 2026 au MusĂ©e d’Orsay. Et pour ceux qui, comme moi auparavant, ne peuvent pas aller jusqu’au musĂ©e voir ces peintures de leurs yeux vrais, vous pouvez vous consoler sur Arte avec le documentaire qui lui est dĂ©diĂ©.


Et si j’ai rĂ©ussi Ă  vous faire envie de dĂ©couvrir un tant soit peu qu’un petit bout de l’histoire de la Nouvelle ObjectivitĂ© et ses Ɠuvres, je vous conseille d’aller jeter un coup d’Ɠil Ă  cette vidĂ©o.

À la prochaine,


Alors alors ? Z’avez aimĂ© ?
Si c’est le cas, partagez cette newsletter autour de vous, dĂ©clamez lĂ  en public, parlez en d’une maniĂšre trĂšs insistante Ă  votre prochain verre entre potes pour qu’ils dĂ©couvrent Motes et s’abonnent (faites pas ça) (mais partagez quand mĂȘme)

Et j’ai un petit compte Insta qui vous rajoute des tites photos liĂ©es au sujet de la semaine (une plus-value phĂ©nomĂ©nale)

À la revoyure !

Motes

Par Mobuski

aspirante cool girl, autrice et scénariste
l’overthinking personnifiĂ©