Trop de bÎté
Sâil y a bien une chose pour laquelle jâĂ©tais hyper excitĂ©e quand je suis montĂ©e sur Paris, câĂ©tait bien sĂ»r de dĂ©couvrir la vie Ă©tudiante pleine de joie et de rires avec ses pintes de biĂšre dĂ©gueulasse Ă trois euros mais qui ont soudainement le goĂ»t dâun nectar divin au bout de la troisiĂšme, mais surtout la possibilitĂ© de voir une infinitĂ© de tableaux. La tonne de musĂ©es Ă dĂ©couvrir, Ă arpenter, et toutes ces expositions Ă portĂ©e de main, qui se renouvellent encore et encore, pour avoir toujours quelque chose Ă dĂ©couvrir, Ă aduler, Ă voir et revoir.
Jâen ai longtemps rĂȘvĂ©, cherchant inlassablement des infos sur celles que jâĂ©tais sĂ»re de rater mais dont jâessayais de grappiller quelques morceaux pour avoir une impression dây avoir participĂ© (celle de Tim Burton Ă la CinĂ©mathĂšque en particulier, snif). Alors une fois sur place, je pense que les musĂ©es et les expos sont devenues une de mes activitĂ©s favorites Ă faire Ă Paris, câest toujours le cas et câest devenu aussi un moteur pour voyager. Je rĂȘve dâaller Ă Chicago juste pour voir le musĂ©e des beaux-arts et me tenir devant Nighthawks de Hopper, et celui de Pont-Aven est dans ma bucket list depuis belle lurette.
Je compte plus le nombre de fois que jâai pleurĂ©, soit parce quâune Ćuvre Ă©tait Ă©mouvante, soit parce que jâen revenais pas de la voir de mes yeux, soit juste le fait de me tenir dans un musĂ©e, de pouvoir dĂ©ambuler dans un endroit qui regorge de crĂ©ativitĂ©, de passion, dâhistoire, et de se prendre tout ça en pleine figure (jâai quand mĂȘme techniquement versĂ© ma larme devant un urinoir hein, merci Marcel Duchamp) (jâĂ©tais jeune). Jâai lâimpression dâĂȘtre une giga drama queen Ă rentrer dans une salle, fait un âhanâ soufflĂ© de choc ou un âohlalala jây crois pasâ, les yeux rivĂ©s sur un tableau, mâapprochant comme hypnotisĂ©, comme sâil nây avait rien dâautre.
Jâadore regarder tellement longtemps un tableau que son sujet disparaĂźt pour laisser entrevoir les coups de peinture, les tracĂ©s, les couleurs disposĂ©es minutieusement sur la toile. La petite touche de blanc dans lâĆil pour quâil brille. Les diffĂ©rents bleus qui se mĂ©langent pour que la mer semble vraiment bouger. Apercevoir aussi les coups de crayon, les restes des esquisses, ou voir que pour certains, câest un peu comme du coloriage, avec des couleurs qui dĂ©passent ou au contraire un petit espace visible avec les rebords noircis des formes.
Ăa m'Ă©meut dâimaginer lâartiste penser et peindre sa toile, les premiĂšres fois que l'Ćuvre a Ă©tĂ© montrĂ©e, les rĂ©actions des gens, ce qui a pu inspirer lâartiste pour la peindre. Combien de personnes avant moi ont Ă©tĂ© devant ce tableau, combien dâautres lâont gardĂ© en tĂȘte toute leur vie, pour combien il fera partie de leurs vies, quâest-ce que les gens se sont racontĂ©s devant, Ă quoi ça leur a fait penser de leur propre existence.
Jâadore la peinture. Je ne suis pas la plus grande connaisseuse de son histoire ou de ses techniques. Je ne la pratique pas (Ă mon grand dam, quelle tristesse), je ne lâai pas vraiment Ă©tudiĂ©e non plus, jâai encore Ă©normĂ©ment de lacunes en la matiĂšre, mais jâen suis presque contente, puisque ça me laisse tout le loisir dâen apprendre toujours plus, de creuser tel ou tel sujet ou spĂ©cificitĂ© pour me laisser bercer par la magie de lâart (type le vorticisme dont jâoublie toujours le nom comme une quiche). Mais au fil des annĂ©es, j'ai rĂ©ussi Ă esquisser les contours de ce quâil me plaĂźt dans une toile. Je suis plus sensible aux portraits, forts reflets de leurs temps, aux scĂšnes qui semblent ĂȘtre prises sur le vif, au rĂ©alisme, aux reprĂ©sentations de la vraie vie, de sa douleur et de ses craintes.
Aux toiles qui crient Ă la modernitĂ©, Ă lâĂ©volution, Ă la rĂ©bellion, Ă la vie, au danger. Qui dĂ©noncent, provoquent, interpellent, forcent Ă regarder en face, ou Ă lâopposĂ© offre une pause, un bref interstice dâun havre de paix rĂȘvĂ©, souhaitĂ©, suppliĂ©. Celles dont on a lâimpression quâil Ă©tait plus que vital que de les peindre. Je pense que jây retrouve mes propres questionnements, envies, rĂ©flexions, souvenirs et craintes dedans. Outre la recherche du beau, il y a la recherche de sens.
Les peintures modernes mâinterpellent plus. Impossible de me sortir de la tĂȘte les Ćuvres de la Nouvelle ObjectivitĂ© en Allemagne. Il y avait dĂ©jĂ chez moi une appĂ©tence assez forte pour lâart de cette pĂ©riode dâentre deux guerres, mais câest lâexposition du Centre Pompidou (hĂąte que tu reviennes) qui lâa multipliĂ©. SĂ»rement le mĂ©lange de contexte historique, dâurgence artistique, de violence, dâeffervescence, de folie, de dĂ©sespoir, dâexcĂšs, et de besoin de renouveau qui en font un courant qui mâintĂ©resse autant. Câest dâentrevoir la fougue, la passion, la peur, lâinstant comme tĂ©moin de son temps qui mâanime autant, tĂ©moin de la cruautĂ© et de la dĂ©shumanisation de la guerre et de ses consĂ©quences.
Peut-ĂȘtre quâaussi, au vu de lâĂ©poque, câest comme une sorte dâavertissement, un miroir tendu vers nous. Regarder le passĂ© droit dans les yeux, avec ses dĂ©fauts, terreurs et rĂȘves, pour ne pas refaire la mĂȘme chose. Peut-ĂȘtre aussi que câest le sort qui a Ă©tĂ© rĂ©servĂ© aux toiles de ce courant qui me dĂ©chirent : on lâa censurĂ©, dĂ©truit, exposĂ© comme Art DĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, rĂ©duit Ă une grotesquerie, ses artistes contraints de fuir ou de se cacher. Bon nombre dâĆuvres ont Ă©tĂ© volĂ©es, brĂ»lĂ©es, pour des idĂ©ologies sordides. Peut-ĂȘtre que son contexte lui a confĂ©rĂ© une prĂ©ciositĂ©, ou une puissance folle au point que sa subversion continue de vivre, elle (allez bim).
Quand je vais dans un musĂ©e ou une exposition, et que câest pas simplement rempli de petits vieux qui bloquent le passage et qui font des bruits de bouches horribles en donnant des coups de coude pour se mettre juste devant toi et te bloquer la vue des panneaux explicatifs (je le vis trĂšs bien) (non), je me laisse porter. Alors bien sĂ»r, jâai envie de tout voir. Jâai envie de pouvoir absorber toute la magnificence des Ćuvres et de ne pas en rater une miette (jâai toujours trop la haine quand je mâaperçois dans la boutique du musĂ©e, face aux cartes postales, que y a UN tableau de zinzin que jâai ratĂ©). Mais certaines toiles juste appellent plus que d'autres.
Et voilĂ que mon cĆur rate un battement face Ă telle ou telle Ćuvre (coucou le portrait dâAnne Boleyn Ă la National Portrait Gallery de Londres), et que je me prends Ă ne plus pouvoir dĂ©tourner les yeux jusquâĂ ce quâils soient bien trop flou pour ne pas me rendre compte que les larmes montent. AprĂšs, je crois que jâai la larmichette facile dĂšs quâil sâagit dâart. Jâai pleurĂ© devant un portrait de Sarah Bernhardt, jâai pleurĂ© devant Le Baiser de Klimt (en mĂȘme temps, que faire dâautre devant un tableau pareil ?), devant les Ćuvres de Tamara de Lempicka, celles dâOtto Dix, de Bernard Buffet, quand jâai vu les nanas de Niki de St Phalle, ou lâOlympia et LâĂ©vasion de Rochefort de Manet. Et du coup, oui aussi, devant cette foutue Fontaine de Duchamp (qui je le rappelle encore est un urinoir retournĂ©).
Et puis cette semaine, aprĂšs avoir eu un moral plutĂŽt bien pourri, je me suis dit que jâallais essayer de le rĂ©parer en mâemmenant au musĂ©e dâOrsay, voir lâexposition sur Singer Sargent, me changer les idĂ©es. Jâavais pu voir quelques-unes de ses Ćuvres au Tate Britain dont son Carnation, Lily, Lily, Rose qui ne mâavait pas laissĂ© de marbre (la lumiĂšre ! les couleurs ! les dĂ©tails !) et rien que lâidĂ©e de voir Madame X, cette star, pour de vrai, me faisait dĂ©jĂ frissonner. Je suis toujours un peu Ă©moustillĂ©e de voir un bout dâhistoire de lâart, surtout quand celui-lĂ a fait scandale (jây peux rien, câest mon petit cĂŽtĂ© gossip) (vous saviez que Caravage Ă©tait un meurtrier aussi ? So scandalous).
Je ne mâĂ©tais pas spĂ©cialement prĂ©parĂ©e Ă ĂȘtre autant Ă©merveillĂ©e, et ce dĂšs le dĂ©but. Ăa a Ă©tĂ© Ă©moi sur Ă©moi, de ses dessins Ă ses toiles les plus grandes. La claque de talent. La vitalitĂ©, la prĂ©cision, la lueur que dĂ©gage son trait. On aurait presque lâimpression de voir ses toiles de voyages bouger, comme prises sur lâinstant, si vivantes, ou Ă minima elles donnent envie de sây jeter pour pouvoir saisir de notre corps entier la beautĂ© de ces moments.
Petite mention spĂ©ciale Ă ma Bretagne natale (eh oui encore) mise en beautĂ© par un tableau absolument magnifique de pĂȘche Ă Cancale, En route pour la pĂȘche, dont les moindres reflets dans lâeau mâont fait monter les larmes (lĂ encore les petits points de peintures qui font tout !), et Ă son tableau dâorchestre virevoltant, RĂ©pĂ©tition de l'orchestre Pasdeloup au Cirque d'Hiver, fougueux, dansant. Jâai lâimpression de voir encore les trompettes se hisser. Et Capri Girl on a Rooftop, quâon a envie de rejoindre sur les toits pour danser.
Et puis, entre tous ces fabuleux portraits de dames plus belles les unes que les autres dans leurs robes magnifiques, il Ă©tait temps de voir LA Dame. La Joconde du Met pour New York. Qui en plus a vĂ©cu et repose semble-t-il Ă Saint-Malo (et on fait sonner le binioĂč pour encore faire coucou Ă la Bretagne) (jây peux rien câest pas moi qui dicte les rĂšgles). Je lâai aperçue au loin et mon cĆur sâest serrĂ©. Si belle, si grande, imposante, charismatique, mystĂ©rieuse et ravageuse, posĂ©e en grĂące sur un grand mur noir, trĂŽnant dans lâimmense piĂšce. Jâavais beau avoir plein de tableaux Ă voir avant elle, je ne pouvais faire autrement que de la contempler. Le portrait tout en rouge du Docteur Pozzi, aussi imposant et magnifique soit-il, a fait moins mouche chez moi dĂšs lors que Madame X Ă©tait dans les parages.
Et en mâapprochant petit Ă petit, câest dâabord le texte explicatif qui mâa eu. QuâaprĂšs le scandale et sa retouche pour apaiser les foules, le peintre lâa simplement rangĂ© chez lui et ne lâa plus jamais exposĂ© au public avant son rachat par le Met. Et que malgrĂ© tout, câĂ©tait pour lui l'Ćuvre dont il Ă©tait le plus fier. Et je nâai pas pu faire autrement que de mâimaginer son sourire face Ă son Ćuvre, et malgrĂ© les tracas et lâinfamie qui a succĂ©dĂ©, il nâa jamais dĂ©mordu que son tableau Ă©tait splendide.
140 ans plus tard, il avait parfaitement raison. VoilĂ toute une assemblĂ©e qui se rĂ©unit chaque jour, chaque heure, pour la voir, celle qui revient pour la premiĂšre fois Ă Paris depuis quâelle a Ă©tĂ© peinte (quand mĂȘme !), qui coupe le souffle et dont on ne peut rien faire dâautre que de lâadmirer. Tout, je pense, a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dit. Je suis loin dâĂȘtre capable de lui faire honneur avec mes piĂštres mots, alors autant simplement faire vivre ce tableau par les yeux et le cĆur
Que dire dâautre que courrez-y ? Lâexposition a tellement eu sur moi un bol dâĂ©merveillement et de beautĂ© que jâen suis ressortie guillerette et dans une bulle enchantĂ©e. Mes maux se sont dissipĂ©s, lâangoisse partie pour laisser sâancrer toutes ces images et couleurs. Je ne peux que vous conseiller dây aller par vous-mĂȘme et vous laisser porter par la grĂące et lâaudace dans toutes ses toiles, et ce mysticisme si particulier qui se dĂ©gage du portrait de Madame X. Et les robes. Ohlala elles sont tellement belles.
Lâart fait du bien. En tout cas, il me fait du bien Ă moi. Il apaise et fait grandir, et nous remet aussi parfois Ă notre place. Il y a plus grand que nous, il y a un avant nous, et un aprĂšs nous. Et quâentre temps, sâil ne nous fait pas questionner le monde de temps Ă autre, il peut aussi juste nous Ă©vader, jusquâĂ concevoir que demain sera mieux. Et puis se poser un temps pour admirer et se rappeler quâune telle beautĂ© existe, intouchable, Ă dĂ©vorer seulement des yeux, ça fait toujours plaisir.
Lâexposition John Singer Sargent :Ăblouir Paris est ouverte jusquâau 11 janvier 2026 au MusĂ©e dâOrsay. Et pour ceux qui, comme moi auparavant, ne peuvent pas aller jusquâau musĂ©e voir ces peintures de leurs yeux vrais, vous pouvez vous consoler sur Arte avec le documentaire qui lui est dĂ©diĂ©.
Et si jâai rĂ©ussi Ă vous faire envie de dĂ©couvrir un tant soit peu quâun petit bout de lâhistoire de la Nouvelle ObjectivitĂ© et ses Ćuvres, je vous conseille dâaller jeter un coup dâĆil Ă cette vidĂ©o.
Ă la prochaine,
Alors alors ? Zâavez aimĂ© ?
Si câest le cas, partagez cette newsletter autour de vous, dĂ©clamez lĂ en public, parlez en dâune maniĂšre trĂšs insistante Ă votre prochain verre entre potes pour quâils dĂ©couvrent Motes et sâabonnent (faites pas ça) (mais partagez quand mĂȘme)
Et jâai un petit compte Insta qui vous rajoute des tites photos liĂ©es au sujet de la semaine (une plus-value phĂ©nomĂ©nale)
Ă la revoyure !