Passion regarder le disque tourner
Comme Ă©normĂ©ment de bobos anciennement hipsters un peu relous qui veulent se revendiquer un peu plus stylĂ©s que les autres (moi donc), jâai suivi et cĂ©dĂ© Ă la renaissance des vinyles. DĂ©jĂ , au collĂšge, bien quâaucune platine nâĂ©tait en vue chez mes parents pour les Ă©couter, il y avait dans le meuble Ikea Kallax marron/noir (vous savez, LE meuble avec les cases carrĂ©es que tout le monde a eu au moins une fois dans sa vie. Voire quâon nâarrive toujours pas Ă sâen dĂ©barrasser parce quâils sont trop utiles bien que pas la plus jolie Ă©tagĂšre) une tonne de vinyles.
Ceux de mon pĂšre, de ma mĂšre, de ma grand-mĂšre mĂȘme. Sur certains, leurs noms y Ă©taient Ă©crits. Il y avait des histoires pour enfants, des compilations de chansons dâamour des annĂ©es 1920, des compilations de jazz, des symphonies classiques, du Bowie, du Dave, du Gogol 1er ou du Nina HĂ€gen, et puis tellement de groupes qui me sont encore abstraits ou inconnus.
Je mâamusais Ă les sortir du meuble un par un, Ă observer toutes ces pochettes colorĂ©es, ces visages, portraits de leurs gĂ©nĂ©rations, que je ne connaissais pas alors. Ces logos de groupes, dont certains ne vieillissent pas, dâautres complĂštement illisibles, kitchs ou dĂ©passĂ©s. Mais le mĂ©lange Ă©tait si Ă©clectique, si invitant Ă tout Ă©couter, tout dĂ©couvrir, Ă constater lâĂ©tendue musicale Ă portĂ©e de main. Et puis ces grands disques noirs, fins, Ă©lĂ©gants, qui gardent un certain mystĂšre par leurs opacitĂ©s, leur modestie.
Quelques titres Ă©crits sur un centre parfois colorĂ©, sur lâobjet mĂȘme. Pas de fioritures, juste le constat que la musique est vraiment entre mes mains. Et comment est-ce quâils font pour y mettre de la musique dessus ? Jâai eu beau regarder des TikToks de crĂ©ations de vinyles ou arpenter lâInstagram de Blood Records (dont les SUBLIMES vinyles quâil fait me donnent immensĂ©ment envie de craquer mais je me ravise Ă chaque fois en voyant les frais de port, flemme), je nây comprends toujours absolument rien. Le vinyle reste pour moi un objet magique.
Et puis on a eu une platine. Imposante, presque un peu intimidante. Toute une technologie inconnue. Mais attention, le temps est passĂ© par lĂ , et le bras est automatique. âComme ça, on raye pas le disqueâ. Mon pĂšre lâa branchĂ© Ă sa vieille stĂ©rĂ©o, elle aussi imposante.
Plusieurs Ă©normes blocs noirs, une multitude de boutons. Pour le volume, pour les basses, pour les pistes, et encore plein dâautres dont je ne sais toujours pas Ă quoi ils servent. Je me souviens surtout que la matiĂšre Ă©tait froide au toucher, ses boutons durs, et dâun mat qui imprime chaque trace de doigts comme si câen Ă©tait un crime de vouloir lâutiliser. âCâest le top du top. Ăa vient de Singapour. Y avait pas mieux dans le genreâ. La grosse machine dĂ©sormais un peu dĂ©suĂšte reprenait ironiquement vie avec une platine vinyle. Et jâavais quâune hĂąte, câĂ©tait dâen passer un, de fermer le couvercle transparent, et de le regarder tourner pendant quâen sortait la mĂ©lodie du bonheur.
Alors, Ă force de voir tous ces visages et logos que je ne connaissais pas, jâai voulu caresser de mes doigts des disques dâartistes que jâaimais moi. Jâai commencĂ© par Queen. Ă les chiner dans le petit disquaire de la ville, Jây ai trouvĂ© des 45 tours de The Show Must Go On, un de Blondie, un de The Kills. Jâai trouvĂ© le Graal pour moi : A Night at the Opera.
Jâai demandĂ© si, par hasard, ils avaient aussi du Radiohead. Non, il mâa dit. âCeux-lĂ , ils partent aussitĂŽt quâils sont arrivĂ©sâ. Tant pis, je suis rentrĂ©e avec mes prĂ©cieux sĂ©sames.
Mon pĂšre mâa montrĂ© le bouton pour passer dâun 33 Ă un 45 tours sur la platine. Et mâa surtout montrĂ© quâen passant un grand disque au rythme dâun petit, ça lâaccĂ©lĂšre. En y repensant, on dirait les versions sped up ou nightcore de musiques sur les rĂ©seaux sociaux. On nâa vraiment rien inventĂ©.
Alors est nĂ© le petit rituel dâaller flĂąner dans les rayons des vinyles dans les espaces culturels, de se renseigner sur les disquaires des environs, de faire mĂȘme des listes dâenvies de disques, dâagrĂ©menter cette collection dâartistes de mon temps aussi. JâĂ©tais plus que fiĂšre dâavoir (presque) tous les albums de My Chemical Romance (ĂVIDEMMENT que jâĂ©tais une ado emo, vous pensiez quoi).
Et puis le temps est passĂ©, et en partant de chez mes parents, jâai dĂ» dire au revoir Ă tous ces trĂ©sors. Manque de place, manque de sous, et aussi une nouvelle dĂ©couverte, ma foi plus pratique dans le mĂ©tro : le streaming musical.
Mais lâenvie Ă©tait encore lĂ . Partout oĂč je passais, mes yeux traĂźnaient sur ses grandes pochettes. Dans une friperie Ă Londres, jâai failli craquer pour un Nancy Sinatra (le fameux Nancy & Lee en plus), au cas oĂč, pour plus tard, je vais pas passer encore trĂšs longtemps sans platine, enfin. Je me suis raisonnĂ©e, faute de moyens, et lui ai fait mes adieux. Parfois jây pense encore.
Et puis il y a deux ans, maintenant bien Ă lâaise dans mon petit cocon parisien, oĂč il manquait encore quelque chose, jâai sautĂ© le pas : une platine. La mienne, rien quâĂ moi. Une Sound Burger dâAudio Technica, petite mignonnerie des annĂ©es 80 rĂ©inventĂ©e en Bluetooth, jaune Ă©clatant, parfaite pour un petit studio et quelquâun qui ne peut/veut rien faire comme les autres et trouver des choses incongrues.
Alors il a fallu lâagrĂ©menter de vinyles. La petite collection sâest rapidement embellie avec du Arctic Monkeys, Last Dinner Party et Mitski. Et mâest venue une idĂ©e. Outre le besoin, que dis-je, le droit de piquer dans la collection de mon pĂšre, jâai voulu aussi lâimpliquer dans de nouvelles acquisitions. Alors je lui ai demandĂ© quâil me fasse dĂ©couvrir des artistes quâil aime, ou quâil pense que jâaimerais, ou juste qui mĂ©ritent dâĂȘtre Ă©coutĂ©s. Je suis donc dĂ©sormais lâheureuse propriĂ©taire de vinyles de Serge Reggiani, Juliette GrĂ©co, The Lords of the New Church et bien dâautres encore qui avaient dĂ©jĂ mon cĆur comme Kate Bush ou Sparks.
Et jâĂ©cris tout ça confortablement installĂ©e chez moi, pendant que le disque tourne dans la pĂ©nombre, avec son lĂ©ger crĂ©pitement. Heureuse de pouvoir profiter Ă nouveau de cette merveille, ravie dâĂȘtre le tĂ©moin et la rĂ©ceptrice de tout lâamour et la culture musicale de mon pĂšre, et de pouvoir le partager un peu au travers de ces lignes.
Puisquâil mâen a tant parlĂ©, et que câest le premier disque quâil mâa offert, je voulais, si vous en avez envie, vous faire (re)dĂ©couvrir Klaus Nomi, chanteur allemand gĂ©nial Ă la carriĂšre fulgurante dans les annĂ©es 1980 qui mĂ©lange rock, synthwave, opĂ©ra et cabaret avec un look incomparable et au talent irrĂ©el, qui a inspirĂ© Lady Gaga, Muse, et mĂȘme Iron Maiden. Et comme jâarrive pas Ă dĂ©cider, voilĂ trois de ses morceaux les plus connus : Total Eclipse, Nomi Song (dont le clip vaut un peu le dĂ©tour, so eighties) et Cold Song pour un maximum de frissons.
Ă la prochaine,