đŸ’‚â€â™€ïžLe rĂȘve

London was calling (mais c'est fini)

Motes
12 min ⋅ 12/03/2026

Quand j’étais petite, et puis aussi moins petite, et puis mĂȘme en Ă©tant grande, j’avais deux ambitions, qui sont restĂ©es inchangĂ©es (parce que bon je voulais aussi ĂȘtre une rockstar Ă©gyptologue, un espĂšce de mashup de Hannah Montana et Indiana Jones, mais force est de constater que ce rĂȘve-lĂ  est un peu mort) (parce qu’en fait ça a l’air un peu chiant de devoir quadriller un secteur et enlever de la poussiĂšre millimĂštre par millimĂštre, puis faut faire des calculs et tout, si en plus le soir faut remplir des stades c’est too much pour moi) (vous imaginez le mal de dos d’enchaĂźner des petites fouilles dans le sable ET de faire des petites chorĂ©s avec une guitare ? Pfiou) : celle d’écrire, toujours bien prĂ©sente, fil quasi conducteur pour moi depuis le temps.

Des fois j’ai beau me dire que si je lĂąchais ça, je pourrais peut-ĂȘtre avoir une vie plus simple et plus paisible, sans rĂȘves qui paraissent inaccessibles, sans compĂ©tition, sans remise en question constante de mon existence et de mes compĂ©tences, et puis survient une sorte de vide sidĂ©ral comme si j’abandonnais ma raison d’ĂȘtre, et fusent dans ma tĂȘte tant d’idĂ©es, d’images, d’histoires Ă  explorer, que j’ai l’intime conviction qu’il y a rien d’autre que je puisse faire sur cette terre que de ruminer des mots dans ma tĂȘte jusqu’à les coucher sur du papier et espĂ©rer qu’ils voyagent pour atterrir sous les yeux d’inconnus et qu’ils vivent ensuite avec.

Et puis il y a la deuxiĂšme, sur le principe plus accessible rapidement que de devenir une autrice renommĂ©e (je peux ptet ĂȘtre la Hannah Montana des mots avec un chapeau stylĂ©, c’est jamais perdu) : celle de vivre Ă  Londres. J’ai commencĂ© je sais pas combien de journaux intimes dans ma jeunesse maintenant si loin (l’abus) oĂč j’écrivais juste : Je m’appelle Morgane, quand je serais grande je veux Ă©crire et vivre Ă  Londres.

Et puis j’écrivais plus rien parce que ça me saoulait de devoir rendre des comptes Ă  un carnet pour juste dire que Gwendal avait fait une blague nulle ou que Nolwenn avait pas Ă©tĂ© sympa (ça va on la sent l’enfance en Bretagne ?). 

you get the beeeeeeest of both worlds (le chapeau et l'écharpe à paillette)you get the beeeeeeest of both worlds (le chapeau et l'écharpe à paillette)

Je suis pas certaine d’oĂč ça vient. J’ai pas mal baignĂ© dans la culture anglaise, avec le rock que mon frĂšre Ă©coutait, ma mĂšre qui est fan d’Agatha Christie, la culture punk dont mon pĂšre me parlait, les sĂ©ries que je regardais (merci Downton Abbey et Sherlock pour les leçons d’anglais), ou peut-ĂȘtre que c’est Ă  force de voir des Anglais venir en vacances chez nous, d’entendre leurs accents et de me dire que c’est trop stylĂ©, ou de me dire que si nous c’est la Bretagne et eux la Grande-Bretagne, c’est que ça doit ĂȘtre mieux.

C’est peut-ĂȘtre aussi liĂ© Ă  la professeure d’anglais que j’avais en primaire, qu’on voyait une fois par semaine, et que je trouvais trop cool. Je me souviens parfaitement de son cours un aprĂšs-midi oĂč on apprenait Ă  dire spoon en boucle (spoooooon, on le prononce spoune d’accord ? a spooooooon everyone, SPOON !) et je fixais ses ongles parce que je pensais qu’elle avait fait des piercings aux ongles et je trouvais ça trop rebelle et trop cool (je connaissais pas encore le concept du nail art ok, pour moi son anneau au bout de son ongle c’était Ă  vie).

J’aimais trop apprendre l’anglais, je trouvais ça hyper fun, je me dĂ©brouillais bien, ça rentrait trĂšs vite, et j’étais trop contente de pouvoir traduire petit Ă  petit le livret de mon CD d’High School Musical et de comprendre ce que je chantais en boucle. 

Il n’empĂȘche que c’est restĂ©, j’ai adorĂ© apprendre l’anglais tout au long de ma scolaritĂ©, plus j’en avais mieux je me portais (et mieux ma moyenne se portait aussi, ça compensait mes 4/20 en maths) (j’étais dĂ©jĂ  trop contente de pas ĂȘtre Ă  zĂ©ro), je me la pĂ©tais de ouf parce que j’avais un bon accent bien english bien bourge bien j’écoute la BBC en sirotant une tasse de thĂ© (ça va hein, c’est le seul truc dont je pouvais ĂȘtre fiĂšre ado, j’avais au moins ça pour moi et ça calmait les connards pendant ces cours lĂ  au moins).

J’ai pris le plus d’anglais possible, la section europĂ©enne, les cours d'histoire en anglais, les cours de littĂ©rature anglaise, la spĂ© anglais en terminale (on nous a proposĂ© maths, mais PTDR).

spooooooooooooonspooooooooooooon

La premiĂšre fois que j’y ai mis les pieds, en Angleterre, j’avais 14 ans. On a pris le ferry pour arriver jusqu’à Portsmouth, et de lĂ  le bus pour Londres, oĂč on a atterri dans des familles d’accueil pour la semaine. J’avais un peu peur parce que mon frĂšre avait fait un voyage similaire lui aussi et Ă©tait revenu malade et chĂ©tif parce que sa famille d’accueil les nourrissait pas et le seul plat qu’ils ont mangĂ©, c’était le Pizza Hut offert par les profs le dernier jour du voyage (une vraie dĂ©couverte de la gastronomie anglaise non ?) (non).

Pour le coup, je suis bien tombĂ©e : c’était un couple trĂšs gentil. On Ă©tait 4 Ă  vivre chez eux, les trois autres parlaient pas un mot d’anglais, donc on m’envoyait constamment au charbon pour demander des trucs ou juste faire un peu de small talk histoire d’ĂȘtre polie.

On avait un quizz Ă  leur faire passer sur la France, qu’on devait montrer le lendemain aux professeurs pour prouver qu’on leur avait bien parlĂ© (do you know the french president ??? yes it is Sarkozy bravo bravo).

On avait pas le droit de faire de bruit ou de sortir de la chambre Ă  partir de 20h, ce qui est plutĂŽt frustrant Ă  14 ans quand tu veux juste gossiper avec les copines dans la chambre.

Je me souviens surtout qu’ils avaient prĂ©parĂ© des petits dej de zinzin Ă  base de pancakes et de Nutella, alors qu’on nous avait prĂ©venu qu’on nous proposerait trĂšs sĂ»rement des saucisses et des haricots (et comment vous dire que c’est hors de question Ă  7h du matin de gober ça).

ET surtout, je crois que le plus marquant de cette famille pour moi, c’est ce bonhomme hyper stoĂŻque qui voulait pas nous parler, comparĂ© Ă  sa femme qui essayait d’équilibrer le truc en Ă©tant hyper gentille, et lui a fini par se dĂ©rider et vouloir me parler parce que j’étais la seule qui ouvrait un peu la bouche, mais qu’elle ne fut pas ma surprise de dĂ©couvrir un accent Ă©cossais Ă  couper au couteau Ă  tel point que je comprenais RIEN DU TOUT Ă  ce qu’il disait, et du coup il a fini par abandonner, et Ă©tait encore plus ronchon qu’avant. Oups. 

J’y suis retournĂ©e avec une copine bien 5 ans aprĂšs, au dĂ©but de mes Ă©tudes. On avait trouvĂ© une chambre avec salle de bain sur palier et Ă  partager avec les autres chambres en plein Soho, la fenĂȘtre qui donnait sur la terrasse intĂ©rieure d’un bar qui foutait des nĂ©ons roses de partout et du coup hyper bruyant. Mais on Ă©tait trop contentes.

Je me souviens de cette impression de me sentir un peu comme chez moi. Est-ce que c’était juste parce que j’étais dĂ©jĂ  venue comme touriste, ou parce que je m’étais convaincue que c’est lĂ  que je devais ĂȘtre, j’en sais trop rien. Mais j’avais qu’une envie, c’était d’y revenir, encore et encore.

quelle joie (ma meilleure photo de ce voyage il y a 10 ans)quelle joie (ma meilleure photo de ce voyage il y a 10 ans)

Et donc, aprĂšs mes Ă©tudes, quand je commençais Ă  crever de l’intĂ©rieur, Ă  rester chez moi, parce que pas de taff et pas d’opportunitĂ©s, aprĂšs avoir dĂ©jĂ  bieeeeeen galĂ©rĂ© Ă  trouver un stage, et Ă  ĂȘtre complĂštement isolĂ©e, aprĂšs le rendez-vous pour s’inscrire Ă  PĂŽle Emploi oĂč on m’a conseillĂ© soit une reconversion de jardinier alors que je venais tout juste de finir mes Ă©tudes, soit que l’idĂ©e d’une carriĂšre chez la Fnac comme vendeuse semblait prometteuse suite Ă  mon cursus (au secours), mes parents ont suggĂ©rĂ© de rendre l’appartement de Paris et que je revienne chez eux, histoire de faire un peu des Ă©conomies.

Ce que j’ai fait, sans vraiment prĂ©venir personne. Je suis rentrĂ©e tranquillement en Bretagne, baignĂ©e dans un mal-ĂȘtre et une incertitude qui me dĂ©voraient. Et puis une petite lueur d’espoir, de rĂȘve, m’a envahie. Pourquoi j’irais pas essayer Londres ?

J’ai plus rien Ă  perdre. J’ai mon diplĂŽme, ça embauche pas ici, peut-ĂȘtre plus lĂ -bas, l’Angleterre cette terre d’accueil d’expat et de crĂ©atifs qui se font leur petit nid, Londres ville si extravertie et Ă©clectique oĂč tout semble possible, et oĂč une fraction du monde entier cohabite, si c’était vraiment lĂ  que je devais ĂȘtre ? Plus d’attaches Ă  Paris, pas (du tout) envie de rester chez mes parents, let’s go c’est le moment parfait de saisir mon rĂȘve et d’en faire ma rĂ©alitĂ©.

Alors a commencĂ© la recherche d’appart : je suis partie plusieurs fois en auberge de jeunesse plus immonde les unes que les autres Ă  la recherche d’une colocation, mais j’avais pas les codes, et je savais pas vraiment ce qu’il fallait faire. Je venais toute contente avec mon gros dossier plein de garants, de loyers bien payĂ©s et plĂ©thore de trucs administratifs (bien sĂ»r pas traduits) comme on aime chez nous, sauf que eux s’en branlent et me regardaient avec des gros yeux ronds.

Refus aprĂšs refus, je dĂ©sespĂ©rais pas (encore) trop, et je mĂ©langeais visite de musĂ©e, balade et annonces de colocation, le tout en petit blazer et bottines Ă  talons si jamais une annonce poppait de nulle part et qu’il fallait s’y rendre de suite (j’ai eu MAL aux pieds pendant ces moments-lĂ ).

Ă  peu prĂšs cette ambiance face Ă  mon p'tit dossierĂ  peu prĂšs cette ambiance face Ă  mon p'tit dossier

J’ai vu une chambre chez l’habitant hyper bizarre, avec un loyer bas parce qu’il fallait faire du babysitting pour leur gosse qui avait l’air horrible (elle a crachĂ© sur le mur quand j’ai dit bonjour), et j’ai fait la visite en mĂȘme temps qu’un Suisse qui a dĂ» se dire qu’on Ă©tait en giga compet alors que lĂ  je lui laissais volontiers la place (puis il s’est vantĂ© d’ĂȘtre dans un gentlemen’s club et c’est devenu encore plus chelou).

J’ai vu des appartements mignons mais bien basiques (moquette beige, canapĂ© beige, murs peints en beige, et des cadres avec des prints d’Etsy de fleurs dans des cadres blancs, pour changer un peu du beige) remplis de petites meufs en UGGs beige qui me regardaient de haut en bas parce que j’avais pas trop leur vibe (je portrais pas de beige), j’ai fait des apparts avec des gens qui avaient l’air un peu plus chill jusqu’à ce qu’on me dise que le mur complet de bouteilles d’alcool moches comme dĂ©co Ă©tait “non nĂ©gociable” (it just STAYS). J’ai vu des studios miteux avec une fenĂȘtre plus petite que celle d’une cellule de prison, dans des quartiers nazes comme chics.

Je rentrais le soir manger mon wrap pas ouf que je gobais sur mon lit superposĂ© dans la chambre que je partageais avec des Australiens en vacances que je croisais jamais : quand je me levais, ils Ă©taient partis, quand je rentrais, ils dormaient dĂ©jĂ . J’étais par contre bercĂ©e par le doux bruit (non) de leurs giga pets et ronflements pendant la nuit, au point d’en avoir des fous rires tellement ça semblait sortir d’un dessin animĂ©. 

Puis j’ai trouvĂ©. Celui-lĂ , je l’ai pas visitĂ© moi-mĂȘme. C’était tellement la merde pour trouver un appart qu’on a fini par prendre contact avec une flat hunter, qui va voir et nĂ©gocie le loyer Ă  ma place (et a aussi en avance les infos de nouveaux apparts disponibles aussi, ce qui change rapidement la donne). Elle m’envoie les photos, elle visite et filme (un peu mal, donc tout est flou). Ça semble grand, propre, soignĂ©, bien organisĂ©.

Les colocs sont pas bruyants, c’est plutĂŽt bien situĂ©, ça coche mes critĂšres (proche d’un mĂ©tro, d’un supermarchĂ©, d’une pharmacie, et d’un cinĂ©ma) (record battu pour le coup, 1min30 Ă  pied du cinĂ©, je pouvais mĂȘme pas Ă©couter une chanson entiĂšre sur le trajet et je m’évertuais quand mĂȘme Ă  essayer). C’est bon, on prend, dĂ©part dans moins d’une semaine.

Et me voilĂ  en dĂ©cembre 2019 Ă  embarquer pour Londres, avec la plus grosse valise que j’ai jamais eue, un sac de rando plus grand que moi, prĂȘte Ă  reprendre ma vie en main et Ă  toucher mon rĂȘve du doigt.

celle-lĂ  mĂȘme + gros sac DĂ©cahtloncelle-lĂ  mĂȘme + gros sac DĂ©cahtlon

DĂ©jĂ  : l’immeuble, on dirait une prison. Et puis, ça, elle avait “oubliĂ©â€ de le mentionner, c’est au rez-de-chaussĂ©e (j’aime pas les rez-de-chaussĂ©es) (bizarrement la fois d’aprĂšs elle a aussi “oubliĂ©â€ de me dire que l’appart Ă©tait pile devant des rails de trains qui passent toutes les 6 minutes, c’est bizarre quad mĂȘme). Et c’est, pile, pile, PILE, au niveau de la rue, TOUT PILE devant une intersection du dĂ©mon oĂč ça klaxonne comme pas possible et ça s’insulte. La premiĂšre coloc m’informe, aprĂšs m’avoir offert un p’tit gĂąteau (j’avoue c’est gentil) que du coup personne n’ouvre jamais les fenĂȘtres parce que quelqu’un peut facilement rentrer.

Et puis je vois des petites taches noires un peu partout sur le canapĂ©, le fauteuil, le tapis. Je vois flou, j’y pense pas trop, je me dis que ça fait parti du motif, mais chelou un peu. Le parquet grince comme si on Ă©tait sur un bateau. Y a des fuites et donc des dĂ©gĂąts des eaux rĂ©currents, l’appart est en souplex et il y a une porte qui donne sur dehors, pour sortir les poubelles, qui donne sur le corridor le plus flippant que j’ai jamais vu de ma vie, et surtout : la porte ferme pas bien (et donc les gens dehors peuvent tenter de rentrer) (ça a Ă©tĂ© le cas).

La moquette au sous-sol pue l’humiditĂ©, Ă  cause des dĂ©gĂąts des eaux (Ă  un moment c’est mĂȘme devenu une espĂšce de pataugeoire, pratique pour l’étĂ© et nager un peu). La cuisine est tellement dĂ©suĂšte qu’elle marche pas de fou, et le four menace d’exploser tout seul tous les quatre matins (je prĂ©fĂšre cuire mon poulet que mon cul, merci bien). Mais bon. Y a un joli lustre au salon, j’ai ma chambre Ă  moi, je suis trĂšs trĂšs proche du centre et surtout : J’Y SUIS. 

C’est tout ce qui importait. MalgrĂ© les mauvaises surprises, j’ai pas lĂąchĂ©. Je me suis dĂ©menĂ©e pour trouver un taff, j’ai trouvĂ© une opportunitĂ© dans un festival de scĂ©nario, oĂč la dame me disait que c’était parfait, j’allais pouvoir rencontrer plein de gens, me faire des copains, ça s’entraide beaucoup, ce sera inspirant, ce sera top, ça ouvre plein de portes pour aprĂšs pour bosser dans des productions. J’allais quasi tous les jours Ă  Leicester Square avec les larmes aux yeux parce que dĂ©jĂ  j’avais jamais vu de cinĂ©mas aussi gros, et aussi : putain putain putain c’est vraiment ma vie lĂ , de flĂąner dans le centre de Londres.

dans mes souvenirs c'était plus moche (là aussi il pleut pas)dans mes souvenirs c'était plus moche (là aussi il pleut pas)

J’ai rejoint des groupes en ligne pour me faire des copines, qui a rĂ©sultĂ© Ă  aller Ă  la Women’s March et manifester avec pleins de meufs trop sympa, on Ă©tait allĂ©es boire un verre aprĂšs et j’avais continuĂ© Ă  en voir certaines. Elles venaient d’Angleterre, de SuĂšde, des Etats-Unis, de Pologne. C’était trop bien.

J’ai commencĂ© Ă  connaĂźtre mes colocs. Une Turque qui m’offrait des gĂąteaux sans que je demande rien et qui les mettait dans mon placard de cuisine. Un RĂ©unionnais qui Ă©clatait de rire tout seul tous les soirs, au point oĂč j’étais allĂ© lui demander ce qui se passait, et il m’a fait dĂ©couvrir le monde magique de Love Island, et ça a fini par se faire des soirĂ©es pizzas devant.

Un autre, giga geek, qui sortait jamais de sa chambre, qui passait son temps à peindre des figurines Warhammer et se faire livrer ses courses par Amazon (qui consistaient en des boxes remplies de nouilles instantanées, et il avait une bouilloire dans sa chambre pour pas avoir à sortir).

Un Normand qui travaillait en restauration, donc on le voyait jamais, mais je savais qu’il Ă©tait encore en vie de temps en temps parce que tout d’un coup surgissaient des plateaux gigantesques de sushis dans sa partie du frigo (et rassurez vous, la cohabitation se passait bien, et on a jamais mentionnĂ© le Mont Saint-Michel). 

Puis j’ai un peu dĂ©chantĂ©. Les petites tĂąches noires lĂ . Des merdes de souris. C’est pour ça que personne ne foutait jamais les pieds dans le salon. L’appart Ă©tait infestĂ© de souris, y avait des piĂšges partout (les petites boĂźtes noires lĂ  posĂ©es dans les coins et les escaliers, je vous vois encore et J’AI PEUR). La Turque a hurlĂ© Ă  la mort parce que y en a une qui est morte JUSTE devant sa porte, et qu’elle a dĂ» se charger de se dĂ©barrasser du corps (elle m’a d’abord demandĂ© de le faire Ă  sa place, mais non merci, ma gentillesse a tout de mĂȘme une limite).

Ah oui, et cette coloc mĂȘme, qui sortait jamais, et me disait qu’elle avait pas d’amis, et qu’elle Ă©tait “liĂ©e avec des avocats”. Ben tous les mardis Ă  10h, elle ouvrait la porte Ă  un monsieur (un avocat), fermait la sienne Ă  clĂ©, on l’entendait lui hurler comme une chĂšvre, il repartait fissa, et elle sortait quasi instantanĂ©ment pour la journĂ©e et revenait les bras chargĂ©s de courses et de fringues. Elle avait un sugar daddy, qui lui payait l’appart, et j’ai compris un petit peu aprĂšs qu’elle Ă©tait escort.

Et aussi giga complotiste, Ă  base de “l’avortement ça mĂšne au diable” et “les pyramides ont Ă©tĂ© créées par des aliens avec des lasers” (allez stop).

Ça mettait une ambiance assez particuliĂšre oĂč elle me disait constamment qu’elle avait pas d’amis et Ă©tait seule puis d’un coup me demandait si sa robe de soirĂ©e Ă©tait assez courte et sexy et si mettre des fausses perles ça faisait classe parce qu’elle allait rencontrer ses amis et des “clients importants de mes amis avocats”. 

Ah et aussi, parce que tant qu’à dĂ©chanter sĂ©vĂšre, vous vous souvenez du Brexit ? Il a Ă©tĂ© votĂ© quelques semaines aprĂšs mon arrivĂ©e. Et c’est marrant (non), mais ça a fait une diffĂ©rence de malade dans le comportement des Anglais, l’ambiance a changĂ© d’un coup. Ça insultait des familles espagnoles dans les mĂ©tros, lynchait des polonais dans les bus, et la voie vers la xĂ©nophobie et le racisme a Ă©tĂ© suffisamment entrouverte pour qu’ils s’y jettent complĂštement et se permettent d’ĂȘtre dĂ©complexĂ©s dans leur haine.

Et puis il y a eu le covid. Combo gagnant dans la lose infernale, qui a fait que l’opportunitĂ© trop chouette que je m’étais dĂ©gotĂ©e est tombĂ©e Ă  l’eau. Les petits contacts que je m’étais faits avaient une tout autre idĂ©e que la mienne sur les industries culturelles Ă  Londres : c’est bouchĂ©, c’est du nĂ©potisme, il faut se faire sponso et pour se faire sponso il faut de la thune et des contacts et financer/faire de la lĂšche sur des annĂ©es Ă  ceux qui sont en poste, les sĂ©lections sont prĂ©faites et ne donnent pas de chances aux gens en dehors de leur cercle dĂ©jĂ  Ă©tabli, tous les nouveaux crĂ©atifs se cassent au Canada.

Et puis maintenant les Ă©trangers, personne ne veut les embaucher, on veut pas, vous allez nous prendre le peu d'opportunitĂ©s qu’il y a. Ah. 

100% réel pour elle (source : elle a vu une vidéo YouTube)100% réel pour elle (source : elle a vu une vidéo YouTube)

Les petites Ă©toiles que j’avais accrochĂ©es de mon rĂȘve sont tombĂ©es une Ă  une. J’avais de plus en plus de mal avec la colocation (ils ont quasiment tous dĂ©mĂ©nagĂ© un par un, et je me suis retrouvĂ©e avec ma coloc escort et une nouvelle qui venait d’emmĂ©nager et qui nous a fait subir certaines des pires choses que j’ai jamais vĂ©cues, mais ça c’est pour une autre fois) (pour donner un peu le ton : j’ai appelĂ© la police 2 fois).

Les gens sont devenus de plus en plus mĂ©prisants et mĂ©chants, je me suis pris une tonne de rĂ©flexions sur le fait d’ĂȘtre “non-anglaise”. Toutes les personnes que je connaissais et cĂŽtoyais sont rentrĂ©es dans leurs pays d’origines. J’ai plutĂŽt vu un pays qui se renferme et du mĂ©pris plutĂŽt que le havre de crĂ©ation et terre d’accueil jadis promue.

Il y a eu des moments oĂč j’avais peur d’ĂȘtre dĂ©masquĂ©e (si je parlais pas trop, ou qu’avec d’autres Ă©trangers comme moi, j’étais plutĂŽt tranquille, mais quand on dĂ©celait une prononciation ou une hĂ©sitation louche, j’étais vite dans la merde) parce que d’un coup je me faisais fixĂ©e un peu trop intensĂ©ment (et vraiment un peu effrayant) ou que j’entendais des horreurs juste Ă  cĂŽtĂ© de moi sur les “sales Ă©trangers qui viennent chez nous” ou mĂȘmes “les français dĂ©gueulasses que je dĂ©teste”. (ah cool).

Je me suis faite arnaquer par une formation pour “cinĂ©aste indĂ©pendant”, dont j’ai compris que c’était du vent au moment oĂč on a passĂ© un cours Ă  se faire lire nos chartes astrologiques (le saviez vous ? Je suis BĂ©lier alors c’est du FEU, et si je suis un signe de FEU ça veut dire que j’ai le FUEGO en moi, mais vu que je suis ascendant Cancer ça fait que je suis pas une connasse qui gueule sur les gens, waouh) (je plains les signes de terre alors, vous ĂȘtes remplis de taupes du coup ?).

Je me suis faite exploiter par des jobs oĂč j’ai pas Ă©tĂ© payĂ©e (si pardon, j’avais le droit d’avoir un profil sur son compte Disney+, si ça c’est pas gĂ©nĂ©reux), et rejetĂ©e de la totalitĂ© des offres d’emplois alors qu’on m’a assurĂ© que mon CV Ă©tait top.

Y’a pas eu que du mauvais non plus. J’ai rĂ©ussi par dĂ©mĂ©nager pour un appart toute seule (mon seul Ă  ce jour avec une chambre sĂ©parĂ©e, mais la moitiĂ© de l’appart fallait ĂȘtre accroupi pour circuler). Je suis devenue blonde (genre blond BLOND presque platine). J’ai fait un road trip dans le Derbyshire (et du coup j’ai vu THE estate dans Orgueil et PrĂ©jugĂ©s, mais que de loin, parce que si on se rapprochait trop fallait payer et j’avais absolument no money).

J’ai vu Manchester, Bath et Brighton, station balnĂ©aire qui me faisait rĂȘver (je m’étais mĂȘme renseignĂ©e pour Ă©tudier lĂ -bas). J’ai fait des super festivals de cinĂ©ma, j’ai fait partie d’un talk Ă  l’un d’entre eux (avec le petit badge, le micro et le photoshoot avant et tout, quelle star) (j’ai l’air un peu morte Ă  l’intĂ©rieur dessus d’ailleurs), je suis entrĂ©e dans une fameuse Soho House (spoiler : ça a rien de fou).

J’ai fait un bal sur le thĂšme de Bridgerton (j’avais louĂ© une robe pour l’occasion et mĂȘme moi je me trouvais trop bien). Je suis allĂ©e au théùtre et Ă©tait en fou rire parce que je comprenais RIEN et que toute la salle Ă©tait en larme tellement c’était Ă©mouvant (ils parlaient trĂšs vite, c’était quasi que des vieux avec des accents gallois MAIS y avait Michael Sheen alors j’ai au moins gagnĂ© ça) (c’était la piĂšce Au bois lactĂ© de Dylan Thomas).

J’ai fait du karaokĂ© dans un pub. Puis j’ai pris un nombre inconsidĂ©rable de pintes dans des pubs. J’ai dĂ©couvert Paddington (jtm) sur place. J’ai dansĂ© dans la rue. J’ai fait des soirĂ©es randoms type squatter l’anniversaire d’une fille que je connais pas et ĂȘtre invitĂ©e Ă  l’after quand mĂȘme. J’ai rencontrĂ© plein de gens. J’ai bu (littĂ©ralement) un litre de cocktail mais servi dans une thĂ©iĂšre pour le cĂŽtĂ© girly (et le cocktail Ă©tait bleu). MangĂ© des parts de gĂąteaux plus gros que ma tĂȘte (miam). Je suis allĂ©e plus de fois en boite de nuit lĂ -bas que toute ma vie combinĂ©e. J’ai dĂ©couvert des petites pĂ©pites mĂ©connues Ă  visiter. J’ai fait tous les musĂ©es possibles et flĂąnĂ© dedans, encore et encore. Et j’ai surtout compris que j’avais pas ma place lĂ -bas. 

cheveux sec Ă  mort mais elle est contente regardezcheveux sec Ă  mort mais elle est contente regardez

Vers la fin, j’en pouvais tellement plus qu’il y avait des jours oĂč je ne sortais pas de chez moi, parce que j’avais pas la force de parler une autre langue. Je voulais pas. J’en pouvais plus de voir des scones et pas de baguettes dans la supĂ©rette, de voir mon petit beurre Paysan Breton Ă  un prix aussi abusĂ© (et donc hors budget pour moi, on m’a forcĂ© Ă  abandonner mon beurre, voyez dans quel enfer j’ai vĂ©cu).

J’avais envie de sortir des gros BONJOUR au lieu des chiants '“heya”, de manger du vrai pain, de pas devoir tout traduire dans ma tĂȘte constamment et de pouvoir poser mes fesses sur des siĂšges confortables dans des bars plutĂŽt que d’ĂȘtre debout dans un pub.

Puis il a Ă©tĂ© temps de faire face Ă  la rĂ©alitĂ© : il fallait rentrer. On est en 2022, j’avais plus de sous, toujours pas de travail, une seule amie qui prenait un peu trop ses aises et ça commençait Ă  m’enfoncer davantage, et aucun perspective future d’amĂ©lioration, que ce soit pour moi ou pour la situation globale du pays. Je m’étais assez battue.

Quand je faisais mes cartons, j’ai reçu un mail qui poussait Ă  faire des prĂȘts Ă  la consommation pour payer ses factures d'Ă©lectricitĂ© et de gaz tellement les prix augmentaient et que la prĂ©caritĂ© augmentait. Alors j’ai fait mes cartons, j’ai compris que le Londres dont j’avais tant rĂȘvĂ© n’existait plus (ou peut-ĂȘtre il n’a jamais vraiment existĂ©), et je suis partie. 

Ça fait mal de dire au revoir Ă  un rĂȘve, surtout un rĂȘve d’enfant. De renoncer Ă  l’idĂ©aliser davantage. Ça fait grandir aussi, forcĂ©ment. J’ai beaucoup appris sur moi, j’ai pris confiance en moi, j’ai dĂ©couvert une autre facette du monde aussi, pour laquelle j’étais plutĂŽt Ă  l’abri dans ma bulle d’autrefois. J’ai dĂ©couvert la plus grosse solitude que j’aie jamais vĂ©cue alors que je pensais ĂȘtre dĂ©jĂ  bien rodĂ©e.

Et malgrĂ© tout j’ai quand mĂȘme eu de la chance, de pouvoir le tenter, le vivre et l’abandonner. MalgrĂ© tout, je l’ai fait, j’ai vĂ©cu Ă  Londres, comme je me l’étais promis. 

Il y a quelques jours, c’était la date anniversaire de mon retour en France, que j’avais vraiment vĂ©cu comme un coup de poignard. Un Ă©chec. Mais lĂ  maintenant, je me dis que c’était bien la meilleure dĂ©cision Ă  prendre. Il y a 4 ans, j’avais un rĂȘve un peu fou et complĂštement flou, et j’étais loin de tout ce que j’aimais le plus. Maintenant, je suis bien.

Je commence Ă  considĂ©rer l’éventualitĂ© d’y retourner un jour, mais juste en touriste (parce que c’est bien mieux, au final). Et au moins depuis mon retour en France  je peux manger de la bouffe qui a du goĂ»t (pas comme lĂ -bas oĂč tout est DÉGUEULASSE c’est pas possible). 

À la prochaine,

PS : je suis persuadĂ©e que le case colocation cheloue est obligatoire si on veut vivre Ă  Londres, SORRYYYYY si vous vouliez tenter l’expĂ©rience (ptet pas au point d’appeler la police non plus, en tout cas j’espĂšre pour vous).

PPS : vous ferez probablement une overdose de gin lĂ  bas, et c’est tant mieux (c’est infecte mĂȘme si c’est goĂ»t rose ou autre truc nul).



Sooooooo ?
Si ça vous a plu, dĂ©jĂ  n’hĂ©sitez pas Ă  me le dire ça me fera trĂšs plaisir et je sautillerai de joie, et vous pouvez aussi la transfĂ©rer, la partager, l’épingler Ă  jamais dans votre boĂźte mail si vous l’avez trouvĂ© aussi gĂ©niale que ça (roh arrĂȘtez, je vais rougir)

Et pour une (tentative) de compil de photo de ma tronche blonde à Londres, c’est par ici :

See ya comme ils disent !

Motes

Par Mobuski

aspirante cool girl, autrice et scénariste
l’overthinking personnifiĂ©