Quand jâĂ©tais petite, et puis aussi moins petite, et puis mĂȘme en Ă©tant grande, jâavais deux ambitions, qui sont restĂ©es inchangĂ©es (parce que bon je voulais aussi ĂȘtre une rockstar Ă©gyptologue, un espĂšce de mashup de Hannah Montana et Indiana Jones, mais force est de constater que ce rĂȘve-lĂ est un peu mort) (parce quâen fait ça a lâair un peu chiant de devoir quadriller un secteur et enlever de la poussiĂšre millimĂštre par millimĂštre, puis faut faire des calculs et tout, si en plus le soir faut remplir des stades câest too much pour moi) (vous imaginez le mal de dos dâenchaĂźner des petites fouilles dans le sable ET de faire des petites chorĂ©s avec une guitare ? Pfiou) : celle dâĂ©crire, toujours bien prĂ©sente, fil quasi conducteur pour moi depuis le temps.
Des fois jâai beau me dire que si je lĂąchais ça, je pourrais peut-ĂȘtre avoir une vie plus simple et plus paisible, sans rĂȘves qui paraissent inaccessibles, sans compĂ©tition, sans remise en question constante de mon existence et de mes compĂ©tences, et puis survient une sorte de vide sidĂ©ral comme si jâabandonnais ma raison dâĂȘtre, et fusent dans ma tĂȘte tant dâidĂ©es, dâimages, dâhistoires Ă explorer, que jâai lâintime conviction quâil y a rien dâautre que je puisse faire sur cette terre que de ruminer des mots dans ma tĂȘte jusquâĂ les coucher sur du papier et espĂ©rer quâils voyagent pour atterrir sous les yeux dâinconnus et quâils vivent ensuite avec.
Et puis il y a la deuxiĂšme, sur le principe plus accessible rapidement que de devenir une autrice renommĂ©e (je peux ptet ĂȘtre la Hannah Montana des mots avec un chapeau stylĂ©, câest jamais perdu) : celle de vivre Ă Londres. Jâai commencĂ© je sais pas combien de journaux intimes dans ma jeunesse maintenant si loin (lâabus) oĂč jâĂ©crivais juste : Je mâappelle Morgane, quand je serais grande je veux Ă©crire et vivre Ă Londres.
Et puis jâĂ©crivais plus rien parce que ça me saoulait de devoir rendre des comptes Ă un carnet pour juste dire que Gwendal avait fait une blague nulle ou que Nolwenn avait pas Ă©tĂ© sympa (ça va on la sent lâenfance en Bretagne ?).
you get the beeeeeeest of both worlds (le chapeau et l'écharpe à paillette)
Je suis pas certaine dâoĂč ça vient. Jâai pas mal baignĂ© dans la culture anglaise, avec le rock que mon frĂšre Ă©coutait, ma mĂšre qui est fan dâAgatha Christie, la culture punk dont mon pĂšre me parlait, les sĂ©ries que je regardais (merci Downton Abbey et Sherlock pour les leçons dâanglais), ou peut-ĂȘtre que câest Ă force de voir des Anglais venir en vacances chez nous, dâentendre leurs accents et de me dire que câest trop stylĂ©, ou de me dire que si nous câest la Bretagne et eux la Grande-Bretagne, câest que ça doit ĂȘtre mieux.
Câest peut-ĂȘtre aussi liĂ© Ă la professeure dâanglais que jâavais en primaire, quâon voyait une fois par semaine, et que je trouvais trop cool. Je me souviens parfaitement de son cours un aprĂšs-midi oĂč on apprenait Ă dire spoon en boucle (spoooooon, on le prononce spoune dâaccord ? a spooooooon everyone, SPOON !) et je fixais ses ongles parce que je pensais quâelle avait fait des piercings aux ongles et je trouvais ça trop rebelle et trop cool (je connaissais pas encore le concept du nail art ok, pour moi son anneau au bout de son ongle câĂ©tait Ă vie).
Jâaimais trop apprendre lâanglais, je trouvais ça hyper fun, je me dĂ©brouillais bien, ça rentrait trĂšs vite, et jâĂ©tais trop contente de pouvoir traduire petit Ă petit le livret de mon CD dâHigh School Musical et de comprendre ce que je chantais en boucle.
Il nâempĂȘche que câest restĂ©, jâai adorĂ© apprendre lâanglais tout au long de ma scolaritĂ©, plus jâen avais mieux je me portais (et mieux ma moyenne se portait aussi, ça compensait mes 4/20 en maths) (jâĂ©tais dĂ©jĂ trop contente de pas ĂȘtre Ă zĂ©ro), je me la pĂ©tais de ouf parce que jâavais un bon accent bien english bien bourge bien jâĂ©coute la BBC en sirotant une tasse de thĂ© (ça va hein, câest le seul truc dont je pouvais ĂȘtre fiĂšre ado, jâavais au moins ça pour moi et ça calmait les connards pendant ces cours lĂ au moins).
Jâai pris le plus dâanglais possible, la section europĂ©enne, les cours d'histoire en anglais, les cours de littĂ©rature anglaise, la spĂ© anglais en terminale (on nous a proposĂ© maths, mais PTDR).
spooooooooooooon
La premiĂšre fois que jây ai mis les pieds, en Angleterre, jâavais 14 ans. On a pris le ferry pour arriver jusquâĂ Portsmouth, et de lĂ le bus pour Londres, oĂč on a atterri dans des familles dâaccueil pour la semaine. Jâavais un peu peur parce que mon frĂšre avait fait un voyage similaire lui aussi et Ă©tait revenu malade et chĂ©tif parce que sa famille dâaccueil les nourrissait pas et le seul plat quâils ont mangĂ©, câĂ©tait le Pizza Hut offert par les profs le dernier jour du voyage (une vraie dĂ©couverte de la gastronomie anglaise non ?) (non).
Pour le coup, je suis bien tombĂ©e : câĂ©tait un couple trĂšs gentil. On Ă©tait 4 Ă vivre chez eux, les trois autres parlaient pas un mot dâanglais, donc on mâenvoyait constamment au charbon pour demander des trucs ou juste faire un peu de small talk histoire dâĂȘtre polie.
On avait un quizz Ă leur faire passer sur la France, quâon devait montrer le lendemain aux professeurs pour prouver quâon leur avait bien parlĂ© (do you know the french president ??? yes it is Sarkozy bravo bravo).
On avait pas le droit de faire de bruit ou de sortir de la chambre Ă partir de 20h, ce qui est plutĂŽt frustrant Ă 14 ans quand tu veux juste gossiper avec les copines dans la chambre.
Je me souviens surtout quâils avaient prĂ©parĂ© des petits dej de zinzin Ă base de pancakes et de Nutella, alors quâon nous avait prĂ©venu quâon nous proposerait trĂšs sĂ»rement des saucisses et des haricots (et comment vous dire que câest hors de question Ă 7h du matin de gober ça).
ET surtout, je crois que le plus marquant de cette famille pour moi, câest ce bonhomme hyper stoĂŻque qui voulait pas nous parler, comparĂ© Ă sa femme qui essayait dâĂ©quilibrer le truc en Ă©tant hyper gentille, et lui a fini par se dĂ©rider et vouloir me parler parce que jâĂ©tais la seule qui ouvrait un peu la bouche, mais quâelle ne fut pas ma surprise de dĂ©couvrir un accent Ă©cossais Ă couper au couteau Ă tel point que je comprenais RIEN DU TOUT Ă ce quâil disait, et du coup il a fini par abandonner, et Ă©tait encore plus ronchon quâavant. Oups.
Jây suis retournĂ©e avec une copine bien 5 ans aprĂšs, au dĂ©but de mes Ă©tudes. On avait trouvĂ© une chambre avec salle de bain sur palier et Ă partager avec les autres chambres en plein Soho, la fenĂȘtre qui donnait sur la terrasse intĂ©rieure dâun bar qui foutait des nĂ©ons roses de partout et du coup hyper bruyant. Mais on Ă©tait trop contentes.
Je me souviens de cette impression de me sentir un peu comme chez moi. Est-ce que câĂ©tait juste parce que jâĂ©tais dĂ©jĂ venue comme touriste, ou parce que je mâĂ©tais convaincue que câest lĂ que je devais ĂȘtre, jâen sais trop rien. Mais jâavais quâune envie, câĂ©tait dây revenir, encore et encore.
quelle joie (ma meilleure photo de ce voyage il y a 10 ans)
Et donc, aprĂšs mes Ă©tudes, quand je commençais Ă crever de lâintĂ©rieur, Ă rester chez moi, parce que pas de taff et pas dâopportunitĂ©s, aprĂšs avoir dĂ©jĂ bieeeeeen galĂ©rĂ© Ă trouver un stage, et Ă ĂȘtre complĂštement isolĂ©e, aprĂšs le rendez-vous pour sâinscrire Ă PĂŽle Emploi oĂč on mâa conseillĂ© soit une reconversion de jardinier alors que je venais tout juste de finir mes Ă©tudes, soit que lâidĂ©e dâune carriĂšre chez la Fnac comme vendeuse semblait prometteuse suite Ă mon cursus (au secours), mes parents ont suggĂ©rĂ© de rendre lâappartement de Paris et que je revienne chez eux, histoire de faire un peu des Ă©conomies.
Ce que jâai fait, sans vraiment prĂ©venir personne. Je suis rentrĂ©e tranquillement en Bretagne, baignĂ©e dans un mal-ĂȘtre et une incertitude qui me dĂ©voraient. Et puis une petite lueur dâespoir, de rĂȘve, mâa envahie. Pourquoi jâirais pas essayer Londres ?
Jâai plus rien Ă perdre. Jâai mon diplĂŽme, ça embauche pas ici, peut-ĂȘtre plus lĂ -bas, lâAngleterre cette terre dâaccueil dâexpat et de crĂ©atifs qui se font leur petit nid, Londres ville si extravertie et Ă©clectique oĂč tout semble possible, et oĂč une fraction du monde entier cohabite, si câĂ©tait vraiment lĂ que je devais ĂȘtre ? Plus dâattaches Ă Paris, pas (du tout) envie de rester chez mes parents, letâs go câest le moment parfait de saisir mon rĂȘve et dâen faire ma rĂ©alitĂ©.
Alors a commencĂ© la recherche dâappart : je suis partie plusieurs fois en auberge de jeunesse plus immonde les unes que les autres Ă la recherche dâune colocation, mais jâavais pas les codes, et je savais pas vraiment ce quâil fallait faire. Je venais toute contente avec mon gros dossier plein de garants, de loyers bien payĂ©s et plĂ©thore de trucs administratifs (bien sĂ»r pas traduits) comme on aime chez nous, sauf que eux sâen branlent et me regardaient avec des gros yeux ronds.
Refus aprĂšs refus, je dĂ©sespĂ©rais pas (encore) trop, et je mĂ©langeais visite de musĂ©e, balade et annonces de colocation, le tout en petit blazer et bottines Ă talons si jamais une annonce poppait de nulle part et quâil fallait sây rendre de suite (jâai eu MAL aux pieds pendant ces moments-lĂ ).
Ă peu prĂšs cette ambiance face Ă mon p'tit dossier
Jâai vu une chambre chez lâhabitant hyper bizarre, avec un loyer bas parce quâil fallait faire du babysitting pour leur gosse qui avait lâair horrible (elle a crachĂ© sur le mur quand jâai dit bonjour), et jâai fait la visite en mĂȘme temps quâun Suisse qui a dĂ» se dire quâon Ă©tait en giga compet alors que lĂ je lui laissais volontiers la place (puis il sâest vantĂ© dâĂȘtre dans un gentlemenâs club et câest devenu encore plus chelou).
Jâai vu des appartements mignons mais bien basiques (moquette beige, canapĂ© beige, murs peints en beige, et des cadres avec des prints dâEtsy de fleurs dans des cadres blancs, pour changer un peu du beige) remplis de petites meufs en UGGs beige qui me regardaient de haut en bas parce que jâavais pas trop leur vibe (je portrais pas de beige), jâai fait des apparts avec des gens qui avaient lâair un peu plus chill jusquâĂ ce quâon me dise que le mur complet de bouteilles dâalcool moches comme dĂ©co Ă©tait ânon nĂ©gociableâ (it just STAYS). Jâai vu des studios miteux avec une fenĂȘtre plus petite que celle dâune cellule de prison, dans des quartiers nazes comme chics.
Je rentrais le soir manger mon wrap pas ouf que je gobais sur mon lit superposĂ© dans la chambre que je partageais avec des Australiens en vacances que je croisais jamais : quand je me levais, ils Ă©taient partis, quand je rentrais, ils dormaient dĂ©jĂ . JâĂ©tais par contre bercĂ©e par le doux bruit (non) de leurs giga pets et ronflements pendant la nuit, au point dâen avoir des fous rires tellement ça semblait sortir dâun dessin animĂ©.
Puis jâai trouvĂ©. Celui-lĂ , je lâai pas visitĂ© moi-mĂȘme. CâĂ©tait tellement la merde pour trouver un appart quâon a fini par prendre contact avec une flat hunter, qui va voir et nĂ©gocie le loyer Ă ma place (et a aussi en avance les infos de nouveaux apparts disponibles aussi, ce qui change rapidement la donne). Elle mâenvoie les photos, elle visite et filme (un peu mal, donc tout est flou). Ăa semble grand, propre, soignĂ©, bien organisĂ©.
Les colocs sont pas bruyants, câest plutĂŽt bien situĂ©, ça coche mes critĂšres (proche dâun mĂ©tro, dâun supermarchĂ©, dâune pharmacie, et dâun cinĂ©ma) (record battu pour le coup, 1min30 Ă pied du cinĂ©, je pouvais mĂȘme pas Ă©couter une chanson entiĂšre sur le trajet et je mâĂ©vertuais quand mĂȘme Ă essayer). Câest bon, on prend, dĂ©part dans moins dâune semaine.
Et me voilĂ en dĂ©cembre 2019 Ă embarquer pour Londres, avec la plus grosse valise que jâai jamais eue, un sac de rando plus grand que moi, prĂȘte Ă reprendre ma vie en main et Ă toucher mon rĂȘve du doigt.
celle-lĂ mĂȘme + gros sac DĂ©cahtlon
DĂ©jĂ : lâimmeuble, on dirait une prison. Et puis, ça, elle avait âoubliĂ©â de le mentionner, câest au rez-de-chaussĂ©e (jâaime pas les rez-de-chaussĂ©es) (bizarrement la fois dâaprĂšs elle a aussi âoubliĂ©â de me dire que lâappart Ă©tait pile devant des rails de trains qui passent toutes les 6 minutes, câest bizarre quad mĂȘme). Et câest, pile, pile, PILE, au niveau de la rue, TOUT PILE devant une intersection du dĂ©mon oĂč ça klaxonne comme pas possible et ça sâinsulte. La premiĂšre coloc mâinforme, aprĂšs mâavoir offert un pâtit gĂąteau (jâavoue câest gentil) que du coup personne nâouvre jamais les fenĂȘtres parce que quelquâun peut facilement rentrer.
Et puis je vois des petites taches noires un peu partout sur le canapĂ©, le fauteuil, le tapis. Je vois flou, jây pense pas trop, je me dis que ça fait parti du motif, mais chelou un peu. Le parquet grince comme si on Ă©tait sur un bateau. Y a des fuites et donc des dĂ©gĂąts des eaux rĂ©currents, lâappart est en souplex et il y a une porte qui donne sur dehors, pour sortir les poubelles, qui donne sur le corridor le plus flippant que jâai jamais vu de ma vie, et surtout : la porte ferme pas bien (et donc les gens dehors peuvent tenter de rentrer) (ça a Ă©tĂ© le cas).
La moquette au sous-sol pue lâhumiditĂ©, Ă cause des dĂ©gĂąts des eaux (Ă un moment câest mĂȘme devenu une espĂšce de pataugeoire, pratique pour lâĂ©tĂ© et nager un peu). La cuisine est tellement dĂ©suĂšte quâelle marche pas de fou, et le four menace dâexploser tout seul tous les quatre matins (je prĂ©fĂšre cuire mon poulet que mon cul, merci bien). Mais bon. Y a un joli lustre au salon, jâai ma chambre Ă moi, je suis trĂšs trĂšs proche du centre et surtout : JâY SUIS.
Câest tout ce qui importait. MalgrĂ© les mauvaises surprises, jâai pas lĂąchĂ©. Je me suis dĂ©menĂ©e pour trouver un taff, jâai trouvĂ© une opportunitĂ© dans un festival de scĂ©nario, oĂč la dame me disait que câĂ©tait parfait, jâallais pouvoir rencontrer plein de gens, me faire des copains, ça sâentraide beaucoup, ce sera inspirant, ce sera top, ça ouvre plein de portes pour aprĂšs pour bosser dans des productions. Jâallais quasi tous les jours Ă Leicester Square avec les larmes aux yeux parce que dĂ©jĂ jâavais jamais vu de cinĂ©mas aussi gros, et aussi : putain putain putain câest vraiment ma vie lĂ , de flĂąner dans le centre de Londres.
dans mes souvenirs c'était plus moche (là aussi il pleut pas)
Jâai rejoint des groupes en ligne pour me faire des copines, qui a rĂ©sultĂ© Ă aller Ă la Womenâs March et manifester avec pleins de meufs trop sympa, on Ă©tait allĂ©es boire un verre aprĂšs et jâavais continuĂ© Ă en voir certaines. Elles venaient dâAngleterre, de SuĂšde, des Etats-Unis, de Pologne. CâĂ©tait trop bien.
Jâai commencĂ© Ă connaĂźtre mes colocs. Une Turque qui mâoffrait des gĂąteaux sans que je demande rien et qui les mettait dans mon placard de cuisine. Un RĂ©unionnais qui Ă©clatait de rire tout seul tous les soirs, au point oĂč jâĂ©tais allĂ© lui demander ce qui se passait, et il mâa fait dĂ©couvrir le monde magique de Love Island, et ça a fini par se faire des soirĂ©es pizzas devant.
Un autre, giga geek, qui sortait jamais de sa chambre, qui passait son temps à peindre des figurines Warhammer et se faire livrer ses courses par Amazon (qui consistaient en des boxes remplies de nouilles instantanées, et il avait une bouilloire dans sa chambre pour pas avoir à sortir).
Un Normand qui travaillait en restauration, donc on le voyait jamais, mais je savais quâil Ă©tait encore en vie de temps en temps parce que tout dâun coup surgissaient des plateaux gigantesques de sushis dans sa partie du frigo (et rassurez vous, la cohabitation se passait bien, et on a jamais mentionnĂ© le Mont Saint-Michel).
Puis jâai un peu dĂ©chantĂ©. Les petites tĂąches noires lĂ . Des merdes de souris. Câest pour ça que personne ne foutait jamais les pieds dans le salon. Lâappart Ă©tait infestĂ© de souris, y avait des piĂšges partout (les petites boĂźtes noires lĂ posĂ©es dans les coins et les escaliers, je vous vois encore et JâAI PEUR). La Turque a hurlĂ© Ă la mort parce que y en a une qui est morte JUSTE devant sa porte, et quâelle a dĂ» se charger de se dĂ©barrasser du corps (elle mâa dâabord demandĂ© de le faire Ă sa place, mais non merci, ma gentillesse a tout de mĂȘme une limite).
Ah oui, et cette coloc mĂȘme, qui sortait jamais, et me disait quâelle avait pas dâamis, et quâelle Ă©tait âliĂ©e avec des avocatsâ. Ben tous les mardis Ă 10h, elle ouvrait la porte Ă un monsieur (un avocat), fermait la sienne Ă clĂ©, on lâentendait lui hurler comme une chĂšvre, il repartait fissa, et elle sortait quasi instantanĂ©ment pour la journĂ©e et revenait les bras chargĂ©s de courses et de fringues. Elle avait un sugar daddy, qui lui payait lâappart, et jâai compris un petit peu aprĂšs quâelle Ă©tait escort.
Et aussi giga complotiste, Ă base de âlâavortement ça mĂšne au diableâ et âles pyramides ont Ă©tĂ© créées par des aliens avec des lasersâ (allez stop).
Ăa mettait une ambiance assez particuliĂšre oĂč elle me disait constamment quâelle avait pas dâamis et Ă©tait seule puis dâun coup me demandait si sa robe de soirĂ©e Ă©tait assez courte et sexy et si mettre des fausses perles ça faisait classe parce quâelle allait rencontrer ses amis et des âclients importants de mes amis avocatsâ.
Ah et aussi, parce que tant quâĂ dĂ©chanter sĂ©vĂšre, vous vous souvenez du Brexit ? Il a Ă©tĂ© votĂ© quelques semaines aprĂšs mon arrivĂ©e. Et câest marrant (non), mais ça a fait une diffĂ©rence de malade dans le comportement des Anglais, lâambiance a changĂ© dâun coup. Ăa insultait des familles espagnoles dans les mĂ©tros, lynchait des polonais dans les bus, et la voie vers la xĂ©nophobie et le racisme a Ă©tĂ© suffisamment entrouverte pour quâils sây jettent complĂštement et se permettent dâĂȘtre dĂ©complexĂ©s dans leur haine.
Et puis il y a eu le covid. Combo gagnant dans la lose infernale, qui a fait que lâopportunitĂ© trop chouette que je mâĂ©tais dĂ©gotĂ©e est tombĂ©e Ă lâeau. Les petits contacts que je mâĂ©tais faits avaient une tout autre idĂ©e que la mienne sur les industries culturelles Ă Londres : câest bouchĂ©, câest du nĂ©potisme, il faut se faire sponso et pour se faire sponso il faut de la thune et des contacts et financer/faire de la lĂšche sur des annĂ©es Ă ceux qui sont en poste, les sĂ©lections sont prĂ©faites et ne donnent pas de chances aux gens en dehors de leur cercle dĂ©jĂ Ă©tabli, tous les nouveaux crĂ©atifs se cassent au Canada.
Et puis maintenant les Ă©trangers, personne ne veut les embaucher, on veut pas, vous allez nous prendre le peu d'opportunitĂ©s quâil y a. Ah.
100% réel pour elle (source : elle a vu une vidéo YouTube)
Les petites Ă©toiles que jâavais accrochĂ©es de mon rĂȘve sont tombĂ©es une Ă une. Jâavais de plus en plus de mal avec la colocation (ils ont quasiment tous dĂ©mĂ©nagĂ© un par un, et je me suis retrouvĂ©e avec ma coloc escort et une nouvelle qui venait dâemmĂ©nager et qui nous a fait subir certaines des pires choses que jâai jamais vĂ©cues, mais ça câest pour une autre fois) (pour donner un peu le ton : jâai appelĂ© la police 2 fois).
Les gens sont devenus de plus en plus mĂ©prisants et mĂ©chants, je me suis pris une tonne de rĂ©flexions sur le fait dâĂȘtre ânon-anglaiseâ. Toutes les personnes que je connaissais et cĂŽtoyais sont rentrĂ©es dans leurs pays dâorigines. Jâai plutĂŽt vu un pays qui se renferme et du mĂ©pris plutĂŽt que le havre de crĂ©ation et terre dâaccueil jadis promue.
Il y a eu des moments oĂč jâavais peur dâĂȘtre dĂ©masquĂ©e (si je parlais pas trop, ou quâavec dâautres Ă©trangers comme moi, jâĂ©tais plutĂŽt tranquille, mais quand on dĂ©celait une prononciation ou une hĂ©sitation louche, jâĂ©tais vite dans la merde) parce que dâun coup je me faisais fixĂ©e un peu trop intensĂ©ment (et vraiment un peu effrayant) ou que jâentendais des horreurs juste Ă cĂŽtĂ© de moi sur les âsales Ă©trangers qui viennent chez nousâ ou mĂȘmes âles français dĂ©gueulasses que je dĂ©testeâ. (ah cool).
Je me suis faite arnaquer par une formation pour âcinĂ©aste indĂ©pendantâ, dont jâai compris que câĂ©tait du vent au moment oĂč on a passĂ© un cours Ă se faire lire nos chartes astrologiques (le saviez vous ? Je suis BĂ©lier alors câest du FEU, et si je suis un signe de FEU ça veut dire que jâai le FUEGO en moi, mais vu que je suis ascendant Cancer ça fait que je suis pas une connasse qui gueule sur les gens, waouh) (je plains les signes de terre alors, vous ĂȘtes remplis de taupes du coup ?).
Je me suis faite exploiter par des jobs oĂč jâai pas Ă©tĂ© payĂ©e (si pardon, jâavais le droit dâavoir un profil sur son compte Disney+, si ça câest pas gĂ©nĂ©reux), et rejetĂ©e de la totalitĂ© des offres dâemplois alors quâon mâa assurĂ© que mon CV Ă©tait top.
Yâa pas eu que du mauvais non plus. Jâai rĂ©ussi par dĂ©mĂ©nager pour un appart toute seule (mon seul Ă ce jour avec une chambre sĂ©parĂ©e, mais la moitiĂ© de lâappart fallait ĂȘtre accroupi pour circuler). Je suis devenue blonde (genre blond BLOND presque platine). Jâai fait un road trip dans le Derbyshire (et du coup jâai vu THE estate dans Orgueil et PrĂ©jugĂ©s, mais que de loin, parce que si on se rapprochait trop fallait payer et jâavais absolument no money).
Jâai vu Manchester, Bath et Brighton, station balnĂ©aire qui me faisait rĂȘver (je mâĂ©tais mĂȘme renseignĂ©e pour Ă©tudier lĂ -bas). Jâai fait des super festivals de cinĂ©ma, jâai fait partie dâun talk Ă lâun dâentre eux (avec le petit badge, le micro et le photoshoot avant et tout, quelle star) (jâai lâair un peu morte Ă lâintĂ©rieur dessus dâailleurs), je suis entrĂ©e dans une fameuse Soho House (spoiler : ça a rien de fou).
Jâai fait un bal sur le thĂšme de Bridgerton (jâavais louĂ© une robe pour lâoccasion et mĂȘme moi je me trouvais trop bien). Je suis allĂ©e au théùtre et Ă©tait en fou rire parce que je comprenais RIEN et que toute la salle Ă©tait en larme tellement câĂ©tait Ă©mouvant (ils parlaient trĂšs vite, câĂ©tait quasi que des vieux avec des accents gallois MAIS y avait Michael Sheen alors jâai au moins gagnĂ© ça) (câĂ©tait la piĂšce Au bois lactĂ© de Dylan Thomas).
Jâai fait du karaokĂ© dans un pub. Puis jâai pris un nombre inconsidĂ©rable de pintes dans des pubs. Jâai dĂ©couvert Paddington (jtm) sur place. Jâai dansĂ© dans la rue. Jâai fait des soirĂ©es randoms type squatter lâanniversaire dâune fille que je connais pas et ĂȘtre invitĂ©e Ă lâafter quand mĂȘme. Jâai rencontrĂ© plein de gens. Jâai bu (littĂ©ralement) un litre de cocktail mais servi dans une thĂ©iĂšre pour le cĂŽtĂ© girly (et le cocktail Ă©tait bleu). MangĂ© des parts de gĂąteaux plus gros que ma tĂȘte (miam). Je suis allĂ©e plus de fois en boite de nuit lĂ -bas que toute ma vie combinĂ©e. Jâai dĂ©couvert des petites pĂ©pites mĂ©connues Ă visiter. Jâai fait tous les musĂ©es possibles et flĂąnĂ© dedans, encore et encore. Et jâai surtout compris que jâavais pas ma place lĂ -bas.
cheveux sec Ă mort mais elle est contente regardez
Vers la fin, jâen pouvais tellement plus quâil y avait des jours oĂč je ne sortais pas de chez moi, parce que jâavais pas la force de parler une autre langue. Je voulais pas. Jâen pouvais plus de voir des scones et pas de baguettes dans la supĂ©rette, de voir mon petit beurre Paysan Breton Ă un prix aussi abusĂ© (et donc hors budget pour moi, on mâa forcĂ© Ă abandonner mon beurre, voyez dans quel enfer jâai vĂ©cu).
Jâavais envie de sortir des gros BONJOUR au lieu des chiants 'âheyaâ, de manger du vrai pain, de pas devoir tout traduire dans ma tĂȘte constamment et de pouvoir poser mes fesses sur des siĂšges confortables dans des bars plutĂŽt que dâĂȘtre debout dans un pub.
Puis il a Ă©tĂ© temps de faire face Ă la rĂ©alitĂ© : il fallait rentrer. On est en 2022, jâavais plus de sous, toujours pas de travail, une seule amie qui prenait un peu trop ses aises et ça commençait Ă mâenfoncer davantage, et aucun perspective future dâamĂ©lioration, que ce soit pour moi ou pour la situation globale du pays. Je mâĂ©tais assez battue.
Quand je faisais mes cartons, jâai reçu un mail qui poussait Ă faire des prĂȘts Ă la consommation pour payer ses factures d'Ă©lectricitĂ© et de gaz tellement les prix augmentaient et que la prĂ©caritĂ© augmentait. Alors jâai fait mes cartons, jâai compris que le Londres dont jâavais tant rĂȘvĂ© nâexistait plus (ou peut-ĂȘtre il nâa jamais vraiment existĂ©), et je suis partie.
Ăa fait mal de dire au revoir Ă un rĂȘve, surtout un rĂȘve dâenfant. De renoncer Ă lâidĂ©aliser davantage. Ăa fait grandir aussi, forcĂ©ment. Jâai beaucoup appris sur moi, jâai pris confiance en moi, jâai dĂ©couvert une autre facette du monde aussi, pour laquelle jâĂ©tais plutĂŽt Ă lâabri dans ma bulle dâautrefois. Jâai dĂ©couvert la plus grosse solitude que jâaie jamais vĂ©cue alors que je pensais ĂȘtre dĂ©jĂ bien rodĂ©e.
Et malgrĂ© tout jâai quand mĂȘme eu de la chance, de pouvoir le tenter, le vivre et lâabandonner. MalgrĂ© tout, je lâai fait, jâai vĂ©cu Ă Londres, comme je me lâĂ©tais promis.
Il y a quelques jours, câĂ©tait la date anniversaire de mon retour en France, que jâavais vraiment vĂ©cu comme un coup de poignard. Un Ă©chec. Mais lĂ maintenant, je me dis que câĂ©tait bien la meilleure dĂ©cision Ă prendre. Il y a 4 ans, jâavais un rĂȘve un peu fou et complĂštement flou, et jâĂ©tais loin de tout ce que jâaimais le plus. Maintenant, je suis bien.
Je commence Ă considĂ©rer lâĂ©ventualitĂ© dây retourner un jour, mais juste en touriste (parce que câest bien mieux, au final). Et au moins depuis mon retour en France je peux manger de la bouffe qui a du goĂ»t (pas comme lĂ -bas oĂč tout est DĂGUEULASSE câest pas possible).
Ă la prochaine,
PS : je suis persuadĂ©e que le case colocation cheloue est obligatoire si on veut vivre Ă Londres, SORRYYYYY si vous vouliez tenter lâexpĂ©rience (ptet pas au point dâappeler la police non plus, en tout cas jâespĂšre pour vous).
PPS : vous ferez probablement une overdose de gin lĂ bas, et câest tant mieux (câest infecte mĂȘme si câest goĂ»t rose ou autre truc nul).
Sooooooo ?
Si ça vous a plu, dĂ©jĂ nâhĂ©sitez pas Ă me le dire ça me fera trĂšs plaisir et je sautillerai de joie, et vous pouvez aussi la transfĂ©rer, la partager, lâĂ©pingler Ă jamais dans votre boĂźte mail si vous lâavez trouvĂ© aussi gĂ©niale que ça (roh arrĂȘtez, je vais rougir)
Et pour une (tentative) de compil de photo de ma tronche blonde Ă Londres, câest par ici :
See ya comme ils disent !
